Premier Client

(Inachevé)

Paris 1995


Théodore essuya une dernière fois du revers de sa manche la plaque en cuivre rutilante qui ornait l'entrée de l'immeuble. Depuis le début de la journée, il flottait dans une fierté inquiète mais ce sentiment lui semblait moins violent qu'il ne l'avait espéré tout au long des huit dernières années. Malgré tout, son nom était désormais exposé aux regards des passants. Le sort en était jeté. Il eut une brève pensée pour sa mère qu'il avait réussi à convaincre de rester chez elle ce jour là. Ca n'avait pas été facile. La veille encore, elle avait nettoyé le cabinet de fond en comble, lustrant les meubles, rajustant les piles de magazines de la salle d'attente, organisant elle-même la disposition des objets sur le bureau de son médecin de fils. Ce matin, elle avait même proposé de rester dans un coin de la pièce pour la première consultation, assise, sans faire de bruit, elle avait promis de se taire. Avec une grande diplomatie et un calme dont il se départissait rarement, Théodore l'avait laissée à ses angoisses puis avait quitté la maison sous un flot de recommandations.

Théodore monta l'escalier aux marches de bois cirées et grinçantes et se dit qu'un tapis de feutre rouge à barres dorées serait du meilleur effet sur sa clientèle. Il avait mis du temps à trouver ce vieil immeuble bourgeois pour abriter son cabinet, il était impensable que l'escalier dépare le décor qu'il avait rêvé pendant ses longues études. Il évoquerait le sujet à la prochaine assemblée de copropriétaires. Il ouvrit la porte de son cabinet, fit jouer plusieurs fois le battant et regarda le bouton chromé de la sonnette. Au-dessus, une autre plaque de cuivre mentionnait son nom, son nouveau métier et "Sonnez et entrez". Dans quelque temps, il compléterait l'indispensable apparat médicinal d'une secrétaire prévenante et effacée. Et d'un tapis rouge pour l'escalier. Il semblait que ce soient là les principales préoccupations de Théodore, tout comme la possession d'un vieil appartement de style pour exercer sa profession avait été la seule finalité de ses études. Il referma la porte derrière lui. La salle d'attente avait comblé ses rêves les plus fous. Ancien salon réaménagé, elle offrait une vieille cheminée en marbre au foyer bouché par un poêle de fonte, un parquet tordu et un lustre baroque à perles de verre jaunies.
Seule, sur une table basse, une pile de magazines trop récents trahissait la nouveauté de l'entreprise. Théodore s'assit dans l'un des fauteuils en cuir et sauta sur le coussin pour imprimer la marque de son fessier. Il se releva, contempla son travail, parut satisfait. Il prit un magazine qu'il posa négligemment sur le fauteuil. Avant d'entrer dans la salle de consultation, il jeta un dernier coup d'oeil dans la salle. Il réfléchit quelques instants, fouilla dans sa poche et en sortit un papier de chewing-gum froissé qu'il alla poser dans le cendrier, sur la table basse. Puis il s'enferma dans son bureau.

La petite horloge plaquée or placée en évidence par sa mère sur le bureau -une consultation, ça se calibre- sonna la demi de 9 heures. La plaque de cuivre indiquait aux patients le début des consultations à partir de 10 heures. Théodore s'arrêta devant son bureau, fit rouler ses doigts sur la plaque de verre. Il aligna le tampon encreur sur le plumier puis s'assit. Il posa ses mains sur le sous-main, doigts écartés et remarqua leur extrême blancheur. De véritables mains de docteur. Il eut un sourire de satisfaction. Devant lui, derrière les porte-documents et les blocs de papier frappés à son nom, la chaise du patient, vide, au dossier fraîchement ciré. La veille, il avait installé un fauteuil que sa mère avait aussitôt remplacé par une chaise. Le client (elle ne disait jamais le patient) devait être en position d'infériorité, surtout pas confortablement assis. Théodore se leva et alla à l'autre bout de la pièce décrocher son lourd manteau à col de fourrure. Il le disposa à sa place en essayant de lui donner forme humaine, les manches posées sur le bureau. Puis il s'assit à la place du patient. Effectivement, la chaise était un peu dure. Le manteau se découpait à contre-jour sur la fenêtre. On aurait du mal à voir son visage en détail. C'était toujours ça de gagné sur le temps de réflexion du diagnostic et sur les éventuelles grimaces qu'il pourrait faire en se torturant la cervelle. D'ailleurs, en parlant de diagnostic, ses vieilles appréhensions lui revenaient. Une en particulier : la crise d'appendicite. Cette maudite crise d'appendicite dont les symptômes étaient on ne peut plus diffus. Sans savoir pourquoi, il traînait depuis huit ans cette angoisse de ne pas déceler les signes du mal chez le patient. Son camarade Etienne lui avait dit un jour : "L'appendicite, ça te dégénère en péritonite et t'en claques comme d'une balle en plein coeur. Tu diagnostiques un début d'ulcère et le lendemain ton cabinet s'orne de feu ton client, mort le ventre lumineux comme celui d'un rat crevé". Depuis, ce péritoine -il se répéta en pensée : membrane séreuse constituée d'un feuillet pariétal appliqué contre les parois abdominale et pelvienne et d'un feuillet viscéral recouvrant les organes de la cavité abdomino-pelvienne- s'enflammait régulièrement dans ses cauchemards et un client à tête de rat se vidait de ses entrailles fumantes sur les genoux de sa mère venue surveiller le bon déroulement de la consultation.

Théodore se leva et contourna le bureau. Il se pencha par-dessus son manteau et ouvrit sa bible médicinale qu'il feuilleta jusqu'au chapitre de la crise d'appendicite. Il relut pour la millième fois les lignes qu'il connaissait par coeur puis referma rageusement le bouquin. Quoiqu'il advint, il avait aussi bien en tête le numéro de téléphone d'Etienne qui exerçait depuis déjà deux ans à l'autre bout de la ville. Il était décidé à lui envoyer aussi sec tout patient se plaignant d'une douleur abdominale. Il avait une phrase toute faite à cet usage : "Toutefois, cher monsieur, chère madame, je vous recommande un collègue très qualifié qui vous confirmera mon diagnostic... Voici ses coordonnées..."

Vaguement rassuré par ces réflexions, il se remit à errer dans la pièce. Il passa devant le radiateur de fonte et promena sa main dessus. Il tordit sa bouche en une moue dubitative devant la tiédeur de l'appareil. Il essaya de tourner le robinet mais il était grippé. Il donna un léger coup de pied dans les barreaux de fonte puis s'éloigna. Les mains dans les poches, il se dirigea vers la bibliothèque et tendit le cou vers la vitrine. Il balaya d'un regard les titres alambiqués des recueils austères alignés par la main bienveillante de sa mère. Encore une conséquence de ses certitudes sur la meilleure manière d'envoûter le client. Il ne les avait jamais ouverts ces livres. Toujours sa mère qui les lui avait achetés au début de ses études. D'ailleurs, il n'était pas nécessaire de les ouvrir pour en évaluer la teneur. Les titres évoquaient puissamment le fatras d'empirisme médical qui devait s'égrener au fil de chapitres redoutables par leur obscurité et le danger des pratiques proposées. Même aux puces, il ne tirerait pas cinquante francs de l'ensemble de la collection.

L'horloge marqua dix heures moins le quart. Il poussa le rideau de la fenêtre et laissa tomber son regard dans la rue. Les commerçants s'affairaient autour de leur rideau de fer. La fleuriste, accroupie, la jupe retroussée à mi-cuisses, secouait son cadenas désespérément. Le cordonnier faisait entrer ses premiers clients quelques mètres plus loin.
Ces petits commerçants étaient comme lui. Un jour, ils avaient reçu leur premier client avec certainement autant d'angoisse que lui-même en ressentait à l'heure actuelle. Pour eux, maintenant, cette clientèle attitrée formait leur quotidien. Lui, tout docteur qu'il était, de son étage, la leur enviait.
Pourtant, il réalisa qu'il avait lui aussi des droits sur cette mane. Sa mère le lui avait dit :"Mets-toi bien avec les commerçants du quartier. Il t'apporteront des clients." Après tout, il avait son petit domaine réservé, lui, la santé.
Théodore se rengorgea et ausculta de son troisième étage ces passants, essayant de discerner dans leurs traits fermés un quelconque signe de maladie. Effectivement, il leur aurait bien trouvé quelque chose à chacun avec leurs traits tirés et leur face livide, même depuis son perchoir. Mais, déformation étudiante ou incapacité à jauger la santé de ses prochains, Théodore relâcha le rideau, troublé par cette population souffreteuse.
Il se demanda soudain si tous ces gens malades arriveraient à le trouver. La question flottait dans sa tête de savoir par quel moyen ses clients allaient le contacter. Pages jaunes de l'annuaire ou hasard d'un passage devant sa plaque de cuivre ? Il sortit le bottin d'un tiroir et chercha son nom. Page 1223, deuxième colonne en partant de la gauche, cinquante troisième ligne. Une ligne de quelques centimètres qui avait coûté bien cher à sa mère. Publicité anodine et microscopique coincée entre des pages tassées. Certains confrères avaient payé le prix fort pour voir leur nom en caractères gras et encadrés. Son copain Etienne s'était même fait inscrire sur plusieurs secteurs de la ville. Quelques noms à particule ressortaient sur la page, des noms qui laissaient soupçonner une lignée de médecins, ce type de famille aristocratique qui se transmet de père en fils une clientèle hypocondriaque et fortunée.
Théodore avait un nom banal et court qui participait simplement à la grisaille de la colonne. Il tourna la tête et regarda le diplôme encadré et suspendu dans son dos. Ca lui rappela vaguement les diplômes qu'il avait aperçus au-dessus des étals de bouchers. Mais sa mère avait tenu à le placer là, alors... C'était la moindre des satisfactions qu'il pouvait lui accorder après huit années d'études payées au prix de sacrifices qu'elle lui rappelait sans cesse.

Dix heures sonnèrent.
Théodore enfila sa blouse blanche. Il s'observa sous tous les angles dans la vitrine de la bibliothèque. Il remarqua que, les mains dans les poches, le tissu se tendait dans le bas du dos et lui donnait un derrière proéminent. Il défit deux boutons et froissa un peu son tablier. Il s'assit derrière son bureau. Le grand jour commençait dans ces quelques minutes. Il regarda droit devant lui. Qui allait franchir cette porte avec le titre de premier client ? Homme, femme, vieillard, enfant ? A quelle maladie allait-il être confronté et allait-il déceler les symptômes ? Et si on ne venait le voir que pour obtenir de lui un certificat de complaisance ? Certains futés simulaient parfaitement des affections bégnines. Il était hors de question qu'il plonge dès le premier jour dans cette catégorie de praticien véreux. Mais la crainte de s'attirer la colère d'un client potentiel le laissait dans un doute douloureux. L'intégrité est un luxe. Sa mère le lui aurait bien dit si elle avait été là. Il en venait presque à regretter son absence. Elle, au moins ne se serait pas laissé abuser par un simulateur.

Il se rendit compte qu'il se rongeait l'ongle du pouce. Un ongle mâché ou déchiqueté, détail du plus mauvais effet sur des patients rassurés d'abord par l'aspect et la tenue de leur médecin. Il posa les mains sur le bureau. Le silence était total à part le léger tic-tac de la pendule. Les double-vitrages que sa mère avait fait installer étaient efficaces. Il fit glisser ses doigts sur la table pour entendre un son. Ses voisins du dessus et du dessous devaient travailler ou être sortis car il ne les entendait pas. Il sentit monter en lui une sourde inquiétude à l'idée d'être seul dans l'immeuble. Il se leva et alla ouvrir la porte de communication avec la salle d'attente. Le téléphone sonna. Il se rua dessus mais s'arrêta net à quelques centimètres. Il se racla violemment la gorge, laissa passer une sonnerie, décrocha et lâcha un "Cabinet du docteur A., j'écoute" du plus profond de son ventre. Il fronça les sourcils puis pris un air exaspéré. Après quelques secondes il dit : "Pas encore, le cabinet vient juste d'ouvrir. Ne m'appelles plus! A ce soir!" Il raccrocha.
Il se dirigea vers la fenêtre et tourna la poignée. Il tira mais les battants ne s'ouvrirent pas. Il secoua plusieurs fois mais légèrement le battant avec la crainte de voir la vitre se détacher et éclater sur le sol comme cela lui était déjà arrivé dans son enfance. Il laissa ses bras retomber le long du corps avec un soupir de désespoir. En bas, sur le trottoir, un homme le regardait. Un homme d'une cinquantaine d'année qui ressemblait à un ouvrier en pause. Il se tenait un peu incliné et sa main serrait son flanc droit comme s'il essayait d'étouffer une douleur. Son visage était triste et son regard inquiet. Après un mouvement d'hésitation, il traversa la rue et se dirigea vers l'entrée de l'immeuble. Théodore ne pouvait plus le voir de son étage. Il sentit son estomac se tordre et son coeur se mit à battre violemment. L'ouvrier était certainement en train de déchiffrer sa plaque. Et dans quelques minutes, il sonnerait à la porte du cabinet pour se faire ausculter. Théodore écrasa son nez sur la vitre pour tenter d'apercevoir l'homme qui allait d'ici quelques instants venir mourir d'une péritonite dans son bureau. Mais il ne pouvait rien voir, le malade était à l'à-pic de sa fenêtre. Tétanisé, incapable de prendre une décision mais persuadé qu'il courait au devant de sa première bavure médicale, Théodore couru dans la salle d'attente et s'arrêta contre la porte d'entrée, l'oeil écarquillé, collé au judas. La vision de l'escalier désert, nimbé d'une lumière irréelle et tordu par l'oeilleton acheva de l'horrifier. Il pensa à sa mère qui attendait à la maison, pestant sûrement contre son fils qui n'en faisait toujours qu'à sa tête, persuadé de tout savoir, sûr de lui. Et comme elle avait raison sa mère... Il réalisait, pétrifié, qu'elle n'était pas là. Il lui semblait entendre les pas de l'étranger dans l'escalier. Sa mère lui aurait dit de ne pas s'angoisser, au besoin elle l'aurait engueulé. Il resta collé à la porte plusieurs minutes, les tempes battantes, le front glacé.