Corpus Christi


Paris Aôut 1997


J'ai effectué une bonne carrière, je crois. J'étais pas mauvais. J'étais même bon. Enfin, je veux pas me mettre en avant mais j'étais un bon représentant. La preuve, mon confort actuel. Je vous défie d'avoir une maison comme la mienne. J'ai pas femme et enfants, bon, ça d'accord. Mais j'ai assuré les affaires, j'avais la classe pour embrouiller le client. Ce qui m'a toujours manqué c'est la culture. On me la souvent dit : avec un peu d'école t'aurais fait des cartons, des vrais. Mais je m'en fous, ça me suffit. Je vis correct. Et vivre correct, par les temps qui courent, enfin, bon, vous savez. Mais je suis content. J'ai pas d'envies, j'ai pas de besoins. J'ai vraiment tout ce qu'il me faut. Je sais, à première vue, je passerais pour un bon crétin, heureux, comblé par une vie pleine de son travail. De son travail, ou d'autre chose, je sais pas comment dire, mais enfin je suis pas l'idiot heureux qu'on pourrait croire. Mais là, aujourd'hui, je suis bien. En fait, j'ai jamais eu des problèmes sérieux. Bon, comment dire, des soucis bizarres. Des trucs qui vous arrivent en naissant et que certains n'arrivent pas à s'en débarrasser toute leur vie. J'en ai connu des mecs comme ça qui avaient tout pour être heureux et qui se cherchaient des poils aux oeufs. Mais moi, j'ai toujours dit : "te prends pas la tête avec des trucs que t'auras oublié demain." C'est une bonne devise ça. La vie elle est trop courte et t'as pas le temps de t'angoisser le foie avec des conneries.

Mais aujourd'hui, je repense à un truc, une histoire qui m'est arrivée. Une histoire bizarre. Enfin, un truc que j'ai pas aimé. En fait, c'est pas une histoire que j'ai pas aimée mais c'est une aventure... Non, c'est pas une aventure. Comment dire ? C'est un souvenir qui me fout le bourdon. Quand j'y pense, ça me rend mal et un peu triste. C'a m'est arrivé il y a une vingtaine d'années et ça a pas duré longtemps. Mais c'est vrai, j'y repense pas souvent. Je suis plutôt joyeux, moi. J'aime pas trop ces embrouilles de tête. C'est pas sain. Mais je voudrais bien la raconter à quelqu'un aujourd'hui. J'en ai jamais touché un mot à qui que ce soit avant. Ca c'est sûr. On m'aurait dit que j'inventais. Enfin, ce qui est sûr c’est que c'est vraiment pas net comme histoire. Bon, je commence.

Bon, j'ai pas toujours les bons mots qui vont pour raconter une histoire. On peut pas être bon partout. Je vous dis ça comme ça me revient. Oui, je sais, ça me revient pas, je l'ai toujours dans la tête cette affaire. Ca s'oublie pas des trucs pareils. Je crois qu'on peut le cacher mais ça vous tache pour toujours. Pourtant, je suis pas comme ça moi. Oui, je suis confus. Alors... Comment commencer ?

Bon. J'étais représentant. Mon métier, ça s'appelait à l'époque représentant. C'est plus pareil aujourd'hui. Le nom a changé mais le boulot c'est toujours le même. Il y a des écoles pour ça. Avec des séminaires et des séances d'immersion. L'immersion, c'est pour que vous oubliiez pas que vous êtes représentant et que vous êtes là pour ça. Enfin, bon, moi, à l'époque, j'avais pas besoin de tout ça pour être bon. J'avais choisi représentant, ça me plaisait de bouger et de vendre des choses. J'ai toujours réussi à fourguer la camelote, n'importe laquelle à n'importe qui. J'ai toujours eu ça dans les veines. Pour ça je suis bon. Je dis pas que je suis bon partout mais pour ça, j'assurais. Enfin, bon, là, je m'éloigne. Non, je me perds pas. Tout ça pour vous situer le contexte qu'à l'époque, je passais mon temps sur les routes en France. A ce moment, je vendais des bouquins. J'avais jamais ouvert ces bouquins. Mais c'était de la qualité. Ca, je savais que c'était du haut de gamme parce que je faisais que dans les baraques grand luxe et que je casais presque toujours mes livres. Ca les faisait déclencher quand je sortais mes livres. C'est vrai, je sortais mes bouquins et les clients ils parlaient plus. Dès qu'il voyaient la marchandise, ils l’attrapaient et ils inspectaient. Moi, à l'habitude, je connaissaient leurs grimaces et leurs manières. Je les laissais faire. J'étais pas pressé. Quand ils prenaient l'air méprisant et fatigué, je savais que c'était bon. Parfois, je faisais celui qui remballe la marchandise, le vexé. Vous auriez vu leur tête! Alors là, ils faisaient plus dans le délicat. Ils achetaient sans discuter le prix. Moi, je faisais dans le genre contrarié de vendre à si bas prix et ils achetaient preque en me remerciant.
Enfin, bon. Je vendais bien, je vendais partout, je vivais pour ça.
J'avais pas de besoin particulier. J'avais un studio à Paris, j'y étais jamais, je passais mon temps sur la route, j'aimais ça. Le seul truc qui aurait pu me manquer, c'était les filles. Mais ça aussi, je les avais partout à bas prix. Moi, c'était surtout les filles des parkings d'autoroute, la nuit. C'était pas cher, elles étaient sympas. Ca me suffisait. Bon, enfin. C'est pas de ça que je parle.
Moi, je travaillais sur la France. Partout. J'étais bon partout. Les distances, ça me faisait pas peur. Mon patron, il le savait que ça me dérangeait pas d'aller loin. Enfin, bref, un jour, il me dit comme ça: "Pourquoi t'irais pas en Corse ? T'as les vacances à l'oeil et tu cases quelques livres..."
C’était une drôle d’idée mais bon, moi, comme ça, sur le moment, je dis oui. Pourquoi pas ? Je me sentais capable de vendre tout et n'importe où. J'ai dit oui. J'ai pris la mission et je suis parti. Mais attends, la Corse, c'est pas la France. Je suis pas idiot moi. Bon, d'accord, j'ai pas percuté sur le moment. Mais après dans la bagnole, j'ai réalisé. Attends, je pars vendre mes bouquins en Corse. Moi, les Corses, les bruits que j'en ai, c'est pas du tout cuit. Enfin, bon, j'en savais pas plus sur le moment, mais le peu qu'on m'avait dit c'est que j'allais au casse-pipe. Là, pour une fois, je me suis dit que ça pouvait foirer. Mais j'ai eu un bon réflexe. Moi, ma tante, elle était Corse. Une vraie. Enfin, par son mari. Elle je la connaissais pas. J'avais pas envie d'ailleurs. Les seuls souvenirs que j'avais d'elle c'était son mari qui m'avait engueulé un jour dans le jardin. J'étais gamin et j'avais escaladé un figuier. Il m'avait engueulé dans un vocabulaire que j'avais pas compris. Il m'avait montré un couteau. Moi, depuis, les Corses, c'est pas vraiment ma famille. Mais j'avais le nom du mari dans la tête. Il était mort mais je me souvenais que dans la famille on disait souvent qu’il partait au pays. Et je savais où ça se trouvait. C'était une figure là-bas. Moi, bon représentant, j'ai vu ça clair. L'embrouille avec un peu de renseignement derrière ça marche toujours.
Je vous dis. Sans rien, t'embrouille pas le client. Avec deux trois trucs que tu sais sur lui, c'est tout cuit. C'est même trop simple des fois. Y’a plus de plaisir. Enfin, bon, je réfléchis et je me dis qu'avec une bonne adresse et ce que je connaissais du mari de la tante, ça pouvait que marcher.

Je me tire en Corse. Tout payé, le paradis. En plus, le patron pas exigeant. Deux valises de bouquins. Pas plus. Quinze jours pour vendre ça. Sous le soleil.
Là où je vais, d'abord c'est un petit bled paumé après une longue route de tournants et de falaises. Un truc incroyable, tu te demandes comment c'est pas encore pourri par les touristes ces endroits. Enfin, bon, quand je dis d'abord j'arrive là, c'est pas vrai. En fait, j'y suis resté là. J'ai pas quitté le coin. C'est à cause de l'autre. Mais bon, je raconte. J'arrive dans ce bled sans connaître personne. Vous allez comprendre ce que je vous ai dit avant que j'étais pas mauvais dans mon genre. J'arrive au seul hôtel du coin avec ma gueule de représentant et surtout mon accent de Paris. La rombière, elle attend derrière son comptoir. Bon, je ne suis pas bien le fil de l'histoire. En fait le bled où j'étais, c'était le bled du mari de ma tante. C'est tout ce que je savais. A part que je savais en plus que le mari de ma tante, il était connu dans cet endroit. Par contre je savais pas si c'était en bien ou en mal. Moi, j'arrive, je dis que je suis le neveu de monsieur Marconi qui vivait en banlieue parisienne. Le carton. La patronne, elle a pas écouté mon accent, elle s'est pas posé de questions. Elle appelle son mari. J'ai pas pu en placer une. Ca m'a dépassé complètement mon argument. Le carton. Le mari qui arrive, il me raconte toutes les histoires du mari de la tante, enfin bref, j'étais vraiment bien accueilli. J'arrête sur ce chapitre. Juste un truc. Là-bas, on t'aime, on t'apprécie ou tu es de la famille, après tu fais ce que tu veux. J'ai dit uniquement que je venais passer quelques jours de vacances. J'ai bien senti que ces gens là tu les brusques pas. J'allais pas déballer ma marchandise d’un coup, comme ça. En plus, ils avaient pas la tête à l'acheter. Mais ils auraient été capables pour me faire plaisir. Moi, je suis pas comme ça. Je respecte trop ces sentiments.
On me donne une chambre, je m'installe. Le paradis. Même que pour la première fois j'ai oublié de déballer mes valises pour aérer la marchandise. Ces bouquins, je les aime comme mes fils. Je les laisse jamais plus d'une journée dans les valises. Reliés en cuir. Le cuir, c'est de la peau, ça respire. J'en ai jamais lu un seul de ces bouquins mais je les respecte. Enfin, bref, je les sors pas ce soir là. Déjà, ça, c'était un signe que j'étais pas dans mon état normal. Je sais pas, j'avais un peu mauvaise conscience d'avoir trompé ces gens là. Et eux, ils m'offraient la meilleure chambre avec la fenêtre sur le village. Je me souviens, c'était le soir, la patronne elle me laisse seul dans la chambre en me disant qu'elle m'attend dans la cuisine pour me faire manger. Elle me dit qu'elle va me préparer le plat de monsieur Marconi. Elle ferme la porte derrière elle et moi je m'approche de la fenêtre. Je me rappelle très bien de cet instant. Et ça c'est curieux. Je me rappelle que j'ai vu le village avec des figuiers et des palmiers qui se dressaient dans des petits jardins. Je me rappelle de l'odeur des figuiers. Il faisait nuit et je me suis dit que quelque chose foirait parce que je n'avais jamais remarqué les détails au cours de mes voyages. Je me posais n'importe où, dans des auberges dans des hôtels, dans des gîtes. Dans le sud ou dans le nord, n'importe où. Je remarquais pas. J’ouvrais la valise, je rangeais les bouquins et après je dormais. Direct. Et là, je sais pas, ce soir là, je voyais tout. Enfin, bon, je voyais pas tout mais je sentais des trucs que je comprenais pas. Déjà, les odeurs, j'avais jamais fait attention avant. Mais là, ça sentait fort ces figuiers. Ca me donnait un malaise.
Alors, je suis descendu pour manger. La patronne avait préparé à manger comme si j'étais deux ou trois. Un festin pas croyable. Là encore, je me dis que je le méritais pas et que j'avais poussé le métier un peu loin. Moi, j'embrouille les gens mais c'est toujours honnête. C'est pour faire tourner le métier. Ca peut pas aller sans un peu de triche. Mais là, je sais pas, ça touchait à la famille et moi, ça, j'aime pas. Le père Marconi, je pensais pas qu'il était aimé comme ça ici. Ca devait leur faire vraiment plaisir de retrouver quelqu'un de sa famille. Mais, j'en étais pas. La dernière image que j'en ai du père Marconi, c'est son couteau. Je pouvais pas leur dire ça. Donc, j'ai mangé mais je me sentais sale. La patronne, elle me souriait comme si c'était ma grand-mère. Ca me crevait le coeur. J'ai failli lui dire que je le connaissais pas plus que ça. Et puis, j'ai bu. Le vin, ça m'a détendu un peu et le métier est remonté. J'en ai profité pour demander si elle connaissait pas des gens qui seraient intéressés par ma marchandise. Alors, là, elle voyait pas du tout. Pourtant, elle voulait encore me faire plaisir. Elle m'a dit que le lendemain, en allant au marché, elle passerait au café pour voir avec Antoine, le patron. Des fois, il racontait des histoires qu'il avait lues dans des livres. Moi, j'ai dit que c'était pas grave, que c'était juste à titre indicatif. Je voulais laisser tomber. Mais la patronne, elle voulait vraiment m'aider. Je comprenais qu'elle faisait ça pour la mémoire du père Marconi et ça me mettait de plus en plus mal à l'aise. Elle a appelé son mari. Lui, il voyait encore moins qu'elle qui c'est qui m'aurait acheté mes bouquins. Effectivement, il a dit qu'Antoine, il lisait des livres. Mais de là à en acheter d'autres. Il a dit qu'il lui demanderait demain. Puis, j'ai voulu leur faire plaisir à mon tour et je me suis forcé à inventer des histoires sur le vieux Marconi. Pourtant, je suis pas un inventeur. Les idées, elles me viennent facilement quand il s'agit de caser mes livres. Mais là, j'avais du mal et en plus je voulais pas me mettre dedans en inventant n'importe quoi. Finalement je me suis souvenu de ce que racontait mon père sur Marconi et de plein de petits détails qui me revenaient de repas de famille. Avec ça, j'ai réussi à les tenir pendant une heure à peu près. Ils étaient contents. La patronne, elle secouait la tête de temps en temps comme pour dire, ah oui, c'était bien lui de faire ça. Ca me remontait le moral de voir que malgré tout et sans trop mentir, je pouvais leur faire plaisir à ces deux vieux.
Et puis, je suis monté me coucher. Avant de m'endormir, je suis resté longtemps assis sur le bord du lit à regarder le ciel par la fenêtre. Je me sentais bizarre. Je savais plus trop quoi faire le lendemain. Je me rappelle qu'à ce moment je me suis dit que je vieillissais ou un truc comme ça. J'avais l'impression que je perdais ma force. Mais je savais pas d'où ça venait. Mais, moi, j'aime pas trop me pourrir la réflexion avec des idées pas nettes. Alors, j'ai éteint et je me suis couché.

Le lendemain, il faisait soleil, j'avais plus mes hésitations. Je trouvais même que j'avais encore une fois assuré l'entourloupe. J'avais repris les choses en main, la patronne était sorti, le patron était en train de bricoler dans le bar, j'ai laissé les clefs sur le crochet et je suis parti avec ma valise à la main. Ca faisait un peu bizarre pour un vacancier mais j'étais couvert par les gérants de l'hôtel. L'un des deux avaient dû parler de moi au café.
J'y suis allé direct. C'était pas difficile à trouver. L'hôtel était dans le haut du village, il suffisait de se laisser descendre par les ruelles jusqu'à la rue principale. Il n'y avait qu'un café. J'ai poussé le rideau de perles et je suis entré en pleine confiance. Dedans, il m'avait vu arriver de loin. Y'a plus eu un seul bruit même que je me suis dit que personne avait parlé pour moi. Le patron était appuyé au bar et il devait parler avec un vieux. Mais là, c'était le grand silence. J'ai dit bonjour et j'ai posé ma valise sous le zinc, un peu cachée. J'ai regardé autour rapidement, y'avait un autre vieux assis de travers et appuyé sur une table. Il ne buvait pas et il me regardait. Alors, j'ai demandé une pression. D'un seul coup, j'avais perdu mon métier. Ca me recommençait comme la veille. Ca m'énervait en même temps de foirer deux fois de suite en si peu de temps. Ca m'était arrivé quand je débutais dans le métier et encore ça m'était arrivé pas souvent. Là, je me suis dit que j'avais pas envie de faire de vagues avec mes bouquins mais que j'allais boire et sortir rapidement. Quand j'ai demandé une bière, le patron n'a pas bougé. Enfin, il a pas bougé tout de suite. Mais, moi, ça m'a paru très long. Je me suis passé la main sur la bouche pour faire quelque chose. Puis le patron a dit au vieux qui était près de lui : "C'est le neveu de Marconi. "
Moi, j'ai été soulagé, j'ai rien dit. J'ai fait un petit bonjour de plus de la tête. L'autre a bougé lentement et m'a servi une bière. Il est resté devant moi sans rien dire. Il me regardait. J'avais l'impression qu'il savait que je m'étais foutu des patrons de l'hôtel. J'arrivais pas à sortir un mot. Il a dit :"Ca fait combien déjà qu'il est parti ?" Moi, je savais pas depuis quand il était mort le vieux Marconi. J'ai pris un air consterné, enfin l'air de celui qui trouve qu'il y a déjà pas mal de temps et que le temps passe trop vite. Je me suis entendu dire : "J'ai encore l'impression que c'était hier. " Le patron, ça lui a convenu comme réponse. A son tour, il a pris la même expression avec un air triste que je l'aurais jamais cru capable d'avoir. Ca avait pas l'air d'un méchant bonhomme. Et puis il a tapé sur le bar avec le plat de la main. Ca m'a fait peur. "N'empêche, c'était un sacré grande gueule! Moi, je l'aimais bien. Pourtant, il m'en a fait des conneries ici. Un jour, tu vois, il a balancé toutes les tables dehors. Tu sais pourquoi ? Parce que j'étais pas allé avec eux à la chasse. Moi, je pouvais pas laisser le café à la femme. Et bien, lui, il s'en foutait de ça. J'avais pas obéi. Il a tout balancé dehors. Bon, il a rien cassé. Mais il m'a fait peur ce jour là. Ca avait fait rire personne. Ca lui prenait comme ça, des fois. Fallait pas le contrarier. "
Le patron, il a passé son pouce sur les lèvres en regardant le plafond avec l'air de celui qui se rappelle pas mal de souvenirs. J'ai cru qu'il m'avait oublié tellement il est resté longtemps comme ça. Puis il est redescendu et il m'a enlevé le verre pour le remplir encore. Moi, j'ai pas osé dire non. Mais, là, à l'heure qu'il était de la matinée, c'était pas trop mon truc de boire comme ça. Après, j'étais obligé de me traîner toute la journée. Mais, bon, je l'ai bu sa bière. Et après, même j'en ai bu une autre et puis une autre. Enfin, bon, je me suis mis à parler avec le patron comme si je le connaissais depuis toujours. Lui, il a pas vu que j'étais saoul, il croyait que j'étais toujours comme ça. Je lui parlais de n'importe quoi, ça fonctionnait, ça me venait comme pour les livres. Les autres vieux, ils s'étaient approchés, ils parlaient avec nous. Bon, au début, on parlait de Marconi. J'avais ressorti mes histoires de la veille, puis j'avais inventé. Mais j'avais bien inventé, ça passait sans problème et je les faisais rire. L'histoire des tables du café, ça m'avait donné l'idée d'inventer la même chose dans un restaurant. Enfin, quoi, je leur avais dit qu'un jour Marconi avait déménagé une salle de restaurant pour une histoire de contrariété. On a parlé comme ça jusque que vers midi. J'ai passé le nez par le rideau de perles à un moment. Je te dis pas, dehors ça commençait à plomber méchant. Un soleil! Je suis revenu me coller au bar. Les autres continuaient à se payer des tournées. J'ai replongé. Et puis, je sais pas, je me suis senti en confiance. J'ai attrapé ma valise et je l'ai posé sur le zinc. Alors là... Le patron, il s'arrête, il regarde la valise, il dit plus rien. Moi, je bafouille un truc comme quoi je vends des livres à l'occasion que là je suis en vacances mais que si ça peut intéresser quelqu'un... Enfin, j'ai senti que j'avais fait ce qu'il fallait pas faire. Puis le patron a vu que j'étais mal. Il a dit :"Je sais que tu vends des livres. On m'a dit qu'ils étaient beaux. Mais on n'est pas là pour ça maintenant. Pose ça. On peut pas discuter et travailler en même temps. On les regardera tes livres. J'ai qu'une parole. Range ça." J'ai tout plié rapide. J'étais content que ça s'arrange comme ça. J'ai compris qu'il fallait rien presser ici. J'ai tout mis en veilleuse. Après le patron, il est venu vers moi et il a voulu me montrer qu'il m'en voulait pas ou qu'il voulait s'excuser. Quelque chose comme ça. "T'es là pour un moment, non ? Tu pars pas tout de suite ? On aura le temps de voir ça."
Alors, on a continué à picoler. J'ai même mangé là. C'est le patron qui m'a pas laissé partir. Il m'a offert le repas. Je suis rentré à l'hôtel après ça, c'était le milieu de l'après midi. J'étais mort. Le chemin en sens inverse, ça faisait que monter. Avec ça que l'ombre tu la cherchais longtemps. Le soleil, il était haut. J'ai vu un vieux assis sur une chaise basse dans un couloir. Il ne bougeait pas. Il m'a salué. Il a dû me prendre pour un fou à traîner avec une valise par le soleil qu'il faisait. J'étais d'accord avec lui. C'est de l'inconscience de faire ça avec la chaleur qu'il y a là-bas. J'ai dormi, je suis tombé raide sur le lit.
Je me suis réveillé, j'étais encore plus fatigué. La nuit était pas loin. Je me suis douché et je suis descendu. Le patron regardait la télévision dans le salon. Il m'a montré la table du doigt. Le couvert était mis, j'ai vu la bouteille de vin. Ils n'attendaient plus que moi. J'ai rien dit, j'ai fait oui de la tête et je me suis assis. La patronne est arrivée avec des plats dans toutes les mains. J'y croyais pas. J'avais bouclé une journée sans rien faire autre chose que de picoler. J'avais rien fait, j'avais rien vendu. J'arrivais pas à réfléchir, j'avais la tête à l'envers et la langue énorme. La patronne m'a servi une soupe fumante. Elle m'a demandé si j'avais vendu des livres. J'ai dit qu'Antoine avait remis ça à plus tard mais qu'il était peut-être intéressé. J'y croyais pas trop mais j'ai dit ça pour arrêter les questions. Le patron m'a rempli le verre et j'ai bu. J'avais l'impression d'être aspiré dans un tourbillon, je m'appartenais plus. Et moi, j'aime pas ça qu'on me couve comme ça. Mon métier il me plaît aussi parce que je suis toujours seul. C'est moi qui m'arrange ma petite vie. La famille, c'est trop contraignant. Quand tu es sur la route, tu fais ton boulot et après tu calcules toi-même quand tu fais autre chose. Quand tu manges, quand tu dors. Là, ça faisait beaucoup de choses en peu de temps que je décidais plus. Quand j'y repense, c'était un signe. Du moment où j'ai mis le pied sur cette île, j'avais perdu toute me liberté. Bon, je l'ai déjà dit, ça a pas duré des siècles. Mais tout le temps que j'ai été là-bas, j'ai pu rien décider par moi-même. On aurait dit que c'était un maléfice. J'étais plus moi-même. Sur le moment, je le sentais que j'avais plus la direction. Mais ça venait petit à petit et je voyais pas ça dans l'ensemble. C'est bien après en y repensant que j'ai compris que tout était fait pour que je me laisse guider. Enfin, c'était pas voulu mais c'était plein d'événements qui se suivaient et ça faisait qu'empirer. Bon, enfin, je vous raconterai ça au fur et à mesure. Là, comme je le dis, on dirait que c'est moi qui invente qu'on m'oblige. Enfin, bref, je bois le vin que le patron me sert. Un vin épais et noir. Mais bon, chaud. Ca m'a encore fait des chaleurs. Mais ça m'a remis sur les pieds. Après la soupe, on a parlé. J'avais retrouvé les idées. Après le repas, le patron m'a fait venir dans le jardin de l'hôtel. Il faisait nuit, on s'est installé autour d'une table sous un arbre. La patronne nous a apporté un alcool à base de figues. Je me suis dit, vas-y de toutes façons, c'est trop tard. En plus, j'étais pas contre de boire un peu encore. J'étais content. Je commençais à prendre le rythme. On est resté un moment sans parler avec le patron. Moi, à vrai dire, à ce moment, ça me dérangeait pas trop. On fumait des petits cigares et on regardait la façade de la maison. Quand j'y repense... J'avais un truc qui me pendait au nez,je m'en doutais pas. Comment tu veux te douter que dans ce calme et avec cette chaleur, tu peux t'enfoncer dans des embrouilles. Bon, je vais raconter ça dans l'ordre. Enfin, à ce moment, je fumais et j'étais content de regarder la façade de la maison dans le calme de la nuit. Ca aussi, c'était un truc que j'aurais jamais fait avant. Je prenais pas le temps. Pourtant, j'aurais pu le faire souvent, j'en avais fait des endroits sympas comme ça. Mais, bon, moi, j'arrivais à l'hôtel, j'aérais mes bouquins, je me douchais et je me couchais. Et là, j'avais l'impression de me voir comme mon père quand j'étais gamin. Lui, il prenait le temps. Il savourait. Moi, j'avais tout pris de ma mère de courir comme ça. Enfin, c'était pas que je courais tout le temps mais j'aimais que les choses se fassent vite. J'étais pas très patient pour ça. D'ailleurs mon métier, j'avais pas le temps de traîner. Si tu traînes, tu vends pas. Moi, ça m'allait d'aller vite. Je me disais toujours que j'aurais bien le temps plus tard de prendre mon temps. Moi, je m'ennuyais quand je faisais rien. Je peux pas rien faire et penser en même temps. J'arrive pas à réfléchir quand je reste assis. Je vois pas plus ce qui se passe autour en restant à la même place. Alors, pour ça, je suis pas un contemplateur. Bon, je m'éloigne encore. Enfin, le patron, il parlait pas. Je croyais qu'on allait finir le cigare et qu'on rentrerait se coucher. Et puis le vieux, il me dit sans se tourner :"Je crois qu'il y a quelqu'un qui va te les acheter tes livres. Tu demanderas à Antoine. " C'est tout ce qu'il a dit. J'ai pas osé demander qui. On est encore resté un moment sous l'arbre sans parler. L'alcool de figues, il me chauffait le ventre et la tête, j'avais même plus envie de me lever. J'étais bien là.

Le lendemain, ça allait mieux, il faisait toujours aussi chaud mais j'avais pris la décision d'être prudent. Je suis descendu au café mais sans la valise cette fois. Je tenais pas à recommencer la bêtise de la veille. Le métier, c'est ça aussi. Savoir se faire oublier pour revenir après en force. Alors, j'arrive au café et je passe le rideau de perles. Je suis reçu comme la famille. Le patron, il recommence à taper du plat de la main sur le comptoir en me voyant et il me remplit direct une bière. Moi, je fais le tour des vieux pour serrer les mains, on me tape sur l'épaule, je salue même des vieux que je connais pas. Mais eux, ils me connaissent tous, le patron a dû leur dire. Et j'arrive vers le fond du café à une table où un type qui cadre pas avec l'ensemble est assis. Il a dans les soixante ans, habillé chic en clair, un peu comme un colonial. Moi, il m'a fait bizarre tout de suite mais je vais pour lui serrer la main. Le type, il est assis derrière sa table, le dos au mur, raide comme un piquet. Il a un verre de ricard devant lui, la carafe et la bouteille. Il a les deux mains posées sur une canne plantée entre ses jambes. Il regarde devant lui, fixe. Un peu comme un fou. Je m'approche, il bouge pas, il me regarde même pas. J'ai pas osé insister. J'ai regardé le patron qui me fait un signe du doigt sur la tempe. C'est un dingue. Je laisse tomber. Après, quand même, en allant vers le bar, je me retourne pour le regarder encore. Il a pas bougé d'un centimètre, on dirait qu'il m'a pas vu. Mais, c'est le bonhomme dans son ensemble qui fait bizarre. Il fait pas du coin. Il a des yeux bleus vides comme un chien de traîneau. Il a l'air d'être grand. Moi, il m'a fait penser tout de suite à un nazi en retraite. Mais un beau mec. Un gars qui a dû être très beau. Attendez, j'en suis pas mais je sais voir si un homme a de l'allure ou s'il est beau. Ca va pas plus loin. Lui, il était beau, enfin, un peu ravagé avec des rides partout. Mais sec, pas avec la peau qui s'affaisse. Et puis raide comme un balai. Comme s'il était paralysé. Enfin, bon, j'ai serré la main au patron et j'ai attaqué ma bière. Le patron, il se penche pour regarder à mes pieds :"T'as pas ta valise ?" Je lui dit que je l'ai laissée à l'hôtel pour pas les embêter avec mes affaires. Lui : "Mais non, c'est pas ça qu'il fallait faire ! Tu le fais exprès! C'est aujourd'hui qu'il te fallait l'apporter! " Puis il me dit à l'oreille :"Lui, il va te les prendre tes bouquins. C'est à lui qu'il te faut les montrer!" Alors, moi, bête :"C'est pas un fou ?"
Le patron, il a fait une moue avec la bouche. Comme pour dire que j'avais pas raison mais que j'avais pas tord non plus. Il m'a dit : "Là, dans un petit moment, il va boire son verre de ricard. Après, il va s'en servir un autre. Puis il fera plus rien jusqu'à midi. A midi, il se lèvera, il viendra payer et il sortira. Alors, toi, ce que tu fais, tu reviens ce soir vers six heures. Il sera là lui aussi. Tu déballes tes bouquins et tu me les montres. On ira s'installer sur la table derrière. Tu verras ce que je te dis. Il va se lever et il t'achètera les livres. "
Moi, je trouvais ça bizarre qu'un mec pareil achète des livres. Je l'aurais plutôt vu en collectionneur d'armes de guerre, des trucs style poignard avec croix gammées et tous ces engins là. Alors j'ai demandé à Antoine comment il savait que ça pouvait l'intéresser les livres. Il me répond que c'est un ancien prof, il sait pas trop prof de quoi ni où il était prof. Mais il me dit qu'il fait les brocanteurs de passage et qu'il achète toujours des vieux livres. Il parait qu'il en a des murs entiers chez lui. Moi, je croyais que c'était un touriste, un retraité de guerre. Mais Antoine, il me dit que ça fait vingt ans qu'il habite le village à la grande maison qui domine. Celle au grand palmier. Il fait la même chose tous les jours. Il est réglé comme une horloge.
Après Antoine, il me dit doucement qu'il faut pas que je vienne plus tard parce qu'après, l'autre est saoul. Quand le soir s'avance, il a pas mal picolé et il vaut mieux pas l'embêter parce qu'il est assez spécial. "Tu vois, la canne qu'il a, eh bien dedans il y a une épée. Il l'a sortie plusieurs fois que des clients voulaient discuter avec lui. Y'a un moment où t'as pas intérêt à lui parler sinon il dégaine. Il a jamais fait de mal à personne mais il fait peur quand il s'énerve. Il crie des trucs curieux, des phrases de livres. Enfin, moi, j'ai jamais eu à m'en plaindre parce qu'il a jamais blessé personne et il a jamais rien cassé. Même pas un verre en vingt ans! Pourtant, je peux te dire qu'il picole. Et quand il sort d'ici, il tient à peine debout. Mais il paye toujours. Il est réglo comme client. Des fois, il paye pour tout le monde. Mais il parle pas plus. C'est un original. Son métier, ça lui a pété à la tête. "
Après ce qu'il avait dit Antoine, j'avais envie de le regarder le type, mais j'osais pas trop. Alors, je me suis gratté le nez et j'ai jeté un coup d'oeil. Il a attrapé son verre et il a bu, cul sec, raide. On aurait dit qu'il était au garde à vous. Il a même pas bougé les yeux, il regardait toujours devant. Puis il a attrapé la bouteille et il s'est resservi une dose, enfin une double ou triple dose. Il a plus bougé. On avait l'impression qu'il le faisait exprès d'être comme ça pour attirer les regards. C'était dérangeant son attitude. Ou alors, c'était moi qui étais pas encore habitué à ses manières. Les autres, ils faisaient pas attention. Ils le voyaient pas.
Moi, je suis pas curieux de nature. la vie des autres je la respecte. Même je m'en fous. Je pose pas de questions. Mais là, ça me piquait les lèvres d'en savoir plus. Un peu aussi parce que j'allais lui vendre mes bouquins. Enfin, si ça marchait comme il disait Antoine. Je le sentais pas ce type. Ca me faisait un peu comme du trac d'avoir à lui vendre ma marchandise. Et ça, à mon âge, du trac j'en avais plus depuis longtemps. Et je sais pas pourquoi, là, je tournais dans ma tête dans tous les sens comment j'allais lui présenter mes livres. Je savais pas si j'allais le laisser regarder sans rien dire ou si j'allais ajouter un truc pour le persuader d'acheter.
Alors, j'ai laissé tomber et avec le patron on a parlé d'autres choses. J'ai fais gaffe de pas trop picoler, j'ai osé dire non quand Antoine voulait me resservir. Et puis, à midi, la pendule au dessus du bar a sonné. Je me suis pas retourné. J'ai entendu que l'autre se levait. Il y a eu un bruit de chaise et le type est venu au bar pour payer. Il a juste posé un billet sans parler, Antoine l'a pris sans rendre la monnaie. Mais il a fait ça classe. Enfin, je sais pas comment dire, Antoine je le connais pas. Comme ça il fait grande gueule et pas commode. Mais il a pris le billet et il a fait un geste pour remercier. Moi, j'ai senti ça comme du respect. Il le prenait peut-être pour un fou mais il le respectait bien. Ca se sentait ça. Et je suis sûr que les autres dans la salle, c'était pareil, ils avaient peut -être peur mais ils le respectaient. Moi, ça m'a foutu encore plus le trac ce truc. Je me suis retourné pour regarder le type. Il a levé la canne, toujours raide et il a écarté le rideau de perles. Puis il est parti en plein soleil. Ca faisait drôle comme dans un film ou du théâtre. Personne trouvait ça curieux cette attitude à part moi. Moi, j'étais persuadé qu'il avait tué, ce type. Il faisait assassin taré. Mais il avait le style. Ca c'était encore des idées à moi. J'ai beaucoup d'imagination quand je vois des gens pour la première fois comme ça. Je me fais toujours des films dans la tête, j'imagine. Ca tombe pas toujours juste, je sais. Mais ça me plaisait de penser à des choses qu'ils auraient pu faire. Y'avait toujours un truc de vrai dans mes idées.

L'après-midi, j'ai pas fait d'imprudence. Je suis allé faire la sieste. Encore un truc que je fais jamais normalement. Mais là, j'ai eu aucun problème à m'endormir. Et je dis une sieste, c'était une grosse sieste. Pour moi, c'était comme une seconde nuit. En plus de ça que j'avais encore mangé comme un vorace chez Antoine. Avec le vin noir par dessus. Alors quand je me suis réveillé, j'étais un peu mal. Je décollais pas. Il faisait encore chaud, c'était un peu avant le repas. Moi, j'avais pas faim du tout et je me doutais que la patronne elle était déjà en train de mettre le couvert. Et puis ça m'est revenu d'un coup que j'avais les bouquins à porter chez Antoine. Là, j'ai réalisé que j'étais en retard. La série continuait. Surtout qu'il m'avait dit Antoine que c'était à six heures qu'il fallait que je me pointe parce que l'autre, après, il devenait méchant. Ca a fait que me rendre encore plus nerveux ce retard. Heureusement, j'avais pas déballé les livres. J'ai ouvert une valise, j'ai regardé les titres et je me suis dit qu'avec la tête qu'il avait le client, ça devait l'intéresser. C'était du littéraire. Enfin, moi j'appelais ça de la haute littérature. Je les avais pas lus les bouquins, ça m'intéressait pas. Mais je savais que c'était du haut de gamme, de la qualité. Le patron, c'était pas un féroce du rentable. Il faisait ça surtout pour l'amour des livres. Avec une marchandise pareil, c'est du tout cuit dans un certain créneau. Moi, je pensais à ses yeux de loup blanc à l'autre. Le regard perçant qu'il avait, ça trompait pas qu'il était intelligent et cultivé. En plus Antoine avait dit que c'était un ancien prof. J'avais même des études sur des auteurs dans mes livres. Il aurait le choix. J'ai emballé tout ça et je suis descendu en courant. Le problème, c'est qu'en bas, je suis tombé sur la patronne. Je lui ai dit que je mangerai plus tard et qu'il fallait qu'elle m'excuse parce que j'allais vendre mes livres chez Antoine. Ca, ça l'a calmée. Parce qu'autrement, elle m'aurait pas lâché. Ni son mari. Elle m'a fait promettre que je mangerai pas dehors. Alors j'ai promis et je suis sorti. Je descendais les rues du village et j'avais toujours aucune idée de ce que j'allais faire ou ce que je pourrais dire. Quand je suis arrivé devant le café, j'avais le coeur comme un tambour. Ca m'arrivait jamais. Mais j'ai pas hésité. J'ai le métier qui est remonté. J'ai respiré et je suis entré calmement par le rideau de perles. Et là, j'ai vu l'autre qui était assis au fond du café toujours à sa table. Il me regardait, j'étais sûr qu'il était au courant que je venais que pour lui fourguer mes livres. Il me lançait ses yeux de fou tout clairs. Il avait des yeux morts. Moi, je trouvais que ça faisait mort. Je savais plus où poser mon regard. Je sais pas, je crois que je suis resté un peu juste à l'entrée du café avec des lanières du rideau de perles sur l'épaule. C'est Antoine qui m'a sauvé. Il m'a dit :"alors, tu l'as enfin apportée ta valise ? On va pouvoir les voir tes bouquins ?" on peut dire qu'il a détendu l'atmosphère. Enfin, en tout cas, à moi, ça m'a redonné les idées. J'ai posé la valise et j'ai demandé une pression comme si j'avais tout le temps de montrer mes livres. Antoine, il m'a servi mais en même temps il me faisait de ces yeux comme pour dire :"Mais qu'est-ce que t'as foutu ? Dépêche-toi de les sortir tes bouquins." Alors moi, je me suis jeté à l'eau. J'ai dit un truc, j'aurais pu le vexer à Antoine. Je sais pas pourquoi j'ai dit ça d'ailleurs, c'était idiot. J'ai dit :"Tu sais, je sais pas si ça peut t'intéresser ce genre de livres. C'est assez compliqué en littérature. C'est surtout de l'étude de littérature". L'autre, de sa table, il me lâchait pas du regard. Je sentais bien que je faisais tout comme un débutant, que je parlais trop, que je me faisais remarquer. J'étais pas naturel du tout. Avec ce type, j'y arrivais pas. Ca m'était jamais arrivé avant. En même temps, la tête qu'il avait, c'était sûr qu'il allait être intéressé par les livres. Rapidement, comme ça, sur le moment, je me suis dit que je comprenais pas pourquoi je me cassais tant la tête à faire tout ça. Pourquoi je me fatiguais à vouloir la caser tout de suite ma valise de bouquins. Ca m'a jamais angoissé moi de pas vendre d'un coup ou de rester quelques temps sans vendre.
Antoine, il a fait le tour du bar pour me montrer que c'était le moment de faire notre cirque. Moi, je trouvais ça vraiment lourd. L'autre à sa table, il avait vraiment pas l'air d'un crétin. On aurait dit même qu'il nous avait payés pour faire les guignols comme ça et que ça l'amusait. Sa canne, elle était posée à côté de lui cette fois. Lui, il était moins raide, il avait un coude sur la table et il tenait un verre de whisky. Il le tenait devant la bouche sans boire et il arrêtait pas de nous regarder. Ces yeux, j'avais l'impression qu'ils me brûlaient. Il avait un regard fixe mais qui me suivait tout le temps. J'ai mis la valise sur la table et je l'ai ouverte. Antoine, il était gentil, mais il était vraiment lourd. Il faisait celui qui s'intéresse mais c'était évident qu'il en avait rien à faire de mes bouquins. Déjà, il parlait trop, il disait qu'ils étaient beaux, que c'était vraiment de la qualité et aussi de la vrai littérature. Mais il s'était même pas penché sur les tranches pour lire les titres et tout ce qu'il faisait, il passait le doigt sur le cuir comme s'il caressait un chien. Moi, j'avais honte, ça sentait le coup monté, c'était tout le contraire de ce que je faisais d'habitude. Et puis, ça commençait à durer trop longtemps et il en sortait rien de cette guignolerie. Antoine, il aurait pu prendre un livre et l'ouvrir mais on aurait dit que ça lui faisait peur. Il osait pas les toucher, ils étaient trop beaux et trop sérieux pour lui. Ca se voyait que c'était pas un habitué des livres. Je le comprenais, j'étais pareil. Mais il aurait pu faire un effort. Là, il était tout intimidé par la marchandise. Et l'autre, il bougeait pas, il buvait même pas. Il était au zoo. Je savais pas si on l'amusait ou si on l'énervait. Puis il a regardé ailleurs. Il s'est complètement désintéressé de nous. Moi, ça m'a un peu soulagé mais j'ai quand même senti que c'était pas bon. Le client faut jamais qu'il faiblisse. Faut toujours le maintenir. Et l'autre, il a bu son verre. Lentement mais d'un seul trait. Et puis il est reparti dans son regard fixe. Un regard, on sait pas trop où il est posé. J'ai compris qu'on l'avait perdu. Antoine, il savait plus quoi faire. Il se sentait con au dessus de la valise à caresser les bouquins. C'était vrai, moi aussi je me sentais con. Je savais pas si je devais refermer ma boite ou attendre. Dans le bar, les autres, ils nous regardaient même pas, ils discutaient calme. J'ai regardé Antoine. Il m'a regardé aussi, il était pas à l'aise. Alors, il a dit :"Attends, je vais apporter les verres, on va regarder ça de plus près." Moi, je me suis dit que ça allait nous faire un peu de soulagement mais qu'après on serait pareil, encore plus enfoncés avec nos verres à la regarder la valise. J'arrivais pas à prendre de décision. Je me reconnaissais plus. Antoine, il est revenu avec les verres de bière et il m'a tendu le mien par dessus la valise. L'autre, à l'autre bout de la salle, ça l'a réveillé. Il a fait un bruit avec la bouche comme quelqu'un qui est contrarié. Il a regardé Antoine et il a dit :"Pas le verre. Jamais de liquide près d'un livre. "Il a dit ça calme et froid. Antoine, il devait vraiment le respecter ou le craindre ou l'aimer bien, je sais pas. Mais ça l'a rendu tout timide. Il s'est excusé comme si les livres ils étaient à l'autre. On aurait cru qu'il avait fait une grosse idiotie. Alors, moi, j'ai refermé la valise. J'ai juste reposé le couvercle pour montrer qu'on était toujours dans les livres mais qu'on se permettait juste de prendre un verre et qu'on pensait à les protéger. Mais là, comme je l'avais prévu, on a pu su quoi dire. On se regardait par dessus la valise en même temps sans trop oser sans approcher. On avait l'air idiot. Alors je me suis levé et j'ai dit qu'on verrait ça plus tard. Antoine, il était content, il s'est pas fait prier. Il a pris son verre comme moi et il a filé derrière son zinc. Il avait l'air désolé. Il avait plus sa tête de grande gueule comme le premier jour. Il la ramenait pas. Moi, ça me gênait de l'avoir mis comme ça à cause de mes livres et ça me faisait de la peine pour lui. Je commençais à me dire que mes bouquins, j'allais les remballer à l'hôtel et qu'après tout j'avais qu'à prendre des vacances. Depuis le début de ma carrière, j'en avais jamais pris des vraies. C'est le patron qui m'obligeait à les prendre. Moi, j'en voulais pas, j'avais rien de spécial à faire en vacances, j'avais l'impression que j'y étais toujours en vacances, sur la route.
On s'est remis à parler avec Antoine. Au bout d'un moment, on avait oublié les livres. Dans le bar, les autres clients arrivaient petit à petit. On commençait à être nombreux et ça parlait de partout. Au moins, avec l'animation, on oubliait l'autre tout raide sur sa chaise qui vous mitraillait du regard. Ce type, je voulais plus y faire attention, c'était un porte-poisse. J'étais pas superstitieux mais je sentais que tout ce qui me foirait entre les mains, ça pouvait venir que de lui. J'avais qu'à m'en tenir loin, je serais tranquille. Mais j'étais en train de me dire ça que l'autre il se lève de sa chaise. Il était pas en grande forme, c'était l'heure comme il disait Antoine où il en tenait une bonne. Il se lève, pas très fixe avec le menton en l'air et il regarde toujours devant comme un aveugle. Il prend sa canne et il vient vers le bar. Il met un billet devant Antoine et il va vers le rideau de perles. Moi, je le regarde. Maintenant, je m'en foutais de l'énerver, j'avais plus rien à perdre. L'autre, il passe devant la valise et il s'arrête. Il lève sa canne et du bout, il ouvre le capot de la valise. D'un coup sec. Je regarde Antoine, il me fait des grands yeux étonnés et puis un clin d'oeil. Moi, je laisse faire. Je m'en fous qu'il achète ou pas mais je voulais voir ce qu'il allait faire. L'autre, toujours raide, il regarde les bouquins. Juste en bougeant les yeux, il balaie. Il se penche même pas pour les sortir ou pour regarder la qualité du cuir. Et puis il se tourne vers moi et il bouge un peu les sourcils comme étonné. Il me regarde de la tête aux pieds comme si j'avais pas le style de vendre ces bouquins. Moi, ça m'énerve un peu ce regard. Il commence à me fatiguer ce type avec ses airs de petit prince. Ensuite il regarde à nouveau la valise et il prend un bouquin comme ça, net, précis. Il le sort et il le pose sur les autres en l'ouvrant. Il fait ça avec une main seulement. Il feuillette un peu et il s'arrête. Il a repris son regard fixe. Et puis il fait un petit soupir. On dirait que ça le rend pensif mon bouquin. Moi, je le trouve tellement bizarre avec ses réactions que je me gêne même plus pour le regarder. Je me demande ce qu'il a à la fixer comme ça cette page. De là où je suis j'arrive pas à voir lequel il a prit de livre. A l'emplacement je me dis que c'est un Montaney Laferté ou une intégrale de la vie de Véronèse par Deltert. Ca dure comme ça un petit moment. Avec Antoine, on parle plus, on regarde l'autre qui reste raide à fixer le livre. Il a le regard qui le traverse le livre. Moi, je suis sûr qu'il lit pas mais que ça lui fait penser à quelque chose. Je me demande vraiment quel bouquin il a prit. Pour moi, c'est le Montaney Laferté. La vie de Véronèse il est beaucoup plus gros. Antoine, il me tape doucement sur la main :"Vas-y, tu le tiens." Moi, je bouge pas, j'ai plus envie. En même temps, je trouve ça bizarre que l'autre il bouge toujours pas. Je bois et je le regarde plus. Cette situation elle me met mal à l'aise. Je suis pas le seul parce que les autres aussi dans le bar, ils parlent moins fort. En fait ils disent des trucs pour faire semblant de parler parce qu'ils sont tous à le regarder. On dirait un enterrement ou quelque chose de digne dans le genre. Pas digne, un truc grave qui se passe. Moi, ça me pèse et je demande une bière à Antoine. Il me fait un signe de tête comme si j'étais nul et il me sert. A ce moment, l'autre il se réveille. Il s'approche de moi et il dit :"Je prends celui-ci."
Moi, je voulais presque plus lui vendre mais le métier il est remonté d'un coup. C'était vraiment une seconde nature. Je me mets à parler et encore une fois je dis n'importe quoi. Il me tend le livre et je vois que c'était bien le Montaney Laferté. SPIRITUALITÉ DE LA BEAUTÉ. Tout ce que j'en savais c'était qu'à l'époque, le bouquin il avait fait un tabac. En bien ou en mal je savais pas. Ca avait poussé un autre écrivain à écrire tout un livre pour dire exactement le contraire. C'est tout ce qu'il me restait des cours de mon patron. Je dis : "C'est un excellent ouvrage et une étude reconnue." L'autre il me coupe la parole et il me demande par qui en me regardant froid dans les yeux comme s'il voulait me tuer. Je sais plus quoi lui dire. J'ajoute : "Vous n'avez trouvé rien d'autre qui vous intéresse ?" Le type, il me regarde encore un moment sans parler. J'arrive pas à savoir ce qu'il pense. Puis il dit non. Il me sort dix billets de cent francs et il me les pose près du verre. Puis il va s'asseoir. Moi, sur le coup, j'ai mis une main à la poche pour la monnaie. Ce qu'il me donnait ça dépassait largement le prix du bouquin. Alors Antoine, il m'arrête et il me fait les gros yeux. Ca m'a énervé ce truc, j'avais l'impression qu'il me faisait la charité l'autre fou. Je me lève, je vais à sa table et je le provoque :"Si vous voulez, j'ai d'autres ouvrages que je peux vous présenter. Ils sont à l'hôtel." Le type, il se sert un verre de whisky et il boit lentement. Moi, je commençais à le connaître son petit jeu. J'attends près de lui sans rien dire. Il boit son verre lentement mais d'un trait. Il regarde toujours devant lui, fixe et il dit comme ça :" Vous avez des Denise Marie ?" Moi, sa question ça m'a fait tomber l'énervement. Je suis revenu au métier. Denise Marie, je connaissais bien, j'en avais eu. C'était l'écrivain qui avait écrit le contraire de Montaney Laferté. En général, les deux bouquins, on les vendait ensemble, ça partait mieux. Le client, il aimait bien faire la comparaison des études. Là, je savais plus si j'en avais dans la valise ou à l'hôtel. J'ai pensé que si l'autre l'avait pas trouvé avec son oeil perçant, c'est qu'il devait pas y être. J'ai répondu que j'en avais un à l'hôtel. Mais j'ai dû dire ça avec pas beaucoup d'assurance parce que l'autre, il avait l'air d'attendre que je confirme. Il me regardait sans bouger le visage ni les yeux. J'ai dit que j'allais le chercher à l'hôtel et que je revenais tout de suite. Le type, il me dit alors :" C'est lequel ? ". Là, j'étais content de lui montrer que je connaissais mes livres, je réponds :" Stérilité de la beauté". Forcément que je le connaissais, c'était presque le même titre que le Montaney. L'autre, il regarde à nouveau devant lui avec l'air triste et il fait :" Évidemment. " Puis, il dit plus rien pendant un moment. On dirait qu'il réfléchit. Après, il me regarde et il demande :" Vous n'avez qu'un exemplaire ? " Je lui dis que oui mais que je peux m'en faire envoyer d'autres. Je dis ça mais j'en suis pas trop sûr parce que l'édition est plutôt vieille et les deux bouquins ils avaient plus vraiment le même succès qu'à l'époque. Alors je lui explique qu'il y a peut-être moyen d'avoir ce qui reste en stock comme exemplaires mais qu'il faut que je téléphone demain à la maison d'édition. Moi, je croyais que ça allait l'énerver ce contretemps. Il avait pas une tête à être patient ou à pas avoir ce qu'il voulait sur le moment même. Mais ça a eu plutôt l'air de le calmer. Il m'a regardé et il m'a fait comme un sourire. Ca faisait drôle sur son visage, on aurait dit qu'il avait mal et qu'il faisait un début de grimace. Il m'a dit :" On va attendre demain. Vous me direz ça. Je suppose que vous connaissez mes horaires maintenant. " Et il s'est remis à regarder devant lui. Moi, j'ai dit que je lui donnerais le renseignement demain à midi et je suis revenu au bar. Antoine, il avait l'air content. Il m'a dit doucement en me servant un verre que ça servait toujours de savoir attendre. J'ai pas répondu, j'ai fait oui de la tête. Mais pour moi, j'avais pas l'impression de faire une affaire. Je lui aurais vendu mes deux valises d'un coup comme ça, que j'aurais eu le même sentiment. Je savais pas comment dire, c'était trouble de laisser mes bouquins à un type pareil. J'avais pas l'impression qu'il achetait par amour de la lecture. Et j'avais l'instinct pour ça. Je les aimais mes bouquins et ça me plaisait pas de les lâcher à n'importe qui. Mais je pouvais pas dire non. Dans le métier, les impressions personnelles fallait pas les prendre en compte. Mais Antoine, lui, il en revenait pas d'avoir réussi à me caser mes bouquins. Il croyait vraiment que c'était lui qui avait tout fait. Il me tapait sur l'épaule en me disant qu'il avait qu'une parole et que s'il promettait un truc il le tenait. Il me faisait presque passer pour gars qui est pas foutu de caser sa camelote tout seul. Je lui en voulais pas, quelque part il avait un peu raison. Moi, je serais jamais aller asticoter un type comme l'autre pour lui vendre mes livres.
A ce moment, le type, il montre sa bouteille de whisky vide à Antoine. Sans parler. Il avait une main posée sur le bouquin comme si on avait voulu le lui prendre. Antoine, il se penche sous le bar, il prend une bouteille et il la lui apporte. Au lieu de revenir à son zinc, il lui parle : " Vous voulez plus le lâcher votre livre. Il a de bons bouquins... C'est une étude sur l'art, il m'a dit ?" Là, j'ai senti qu'Antoine il aurait mieux fait de revenir sans rien dire. L'autre il a prit sa canne et il a poussé doucement Antoine. ll a dit sans le regarder :" C'est un mauvais souvenir bien relié." Antoine, il a dit qu'il était désolé et il est revenu vite. J'ai compris qu'Antoine il avait beau parler et dire qu'il le connaissait, il avait pas été capable de prévoir qu'il allait gaffer. On s'est remis à parler tout doucement comme si on n'osait plus être naturel après ça. On avait l'impression de l'avoir offensé à l'autre. Même moi. Alors que j'avais rien fait de spécial. Mais dès qu'il était dans le coin, il faisait peser quelque chose sur les gens. Je sais pas quoi mais ça donnait pas envie de s'amuser à côté. Antoine, il parlait mais on voyait qu'il était plus dans ce qu'il disait. Puis il y a eu un bon moment où on a plus parlé du tout. C'était pas plus mal. Y'avait des vieux qui racontaient des trucs par accoups. Ca marmonnait et puis ça redevenait silencieux. L'autre, il buvait verre sur verre, en regardant à travers le mur. C'était triste de voir ça. Je commençais à être fatigué et un peu saoul. Je sais pas si c'est l'alcool mais j'avais plus de colère contre lui. Ca me rendait un peu triste de le regarder, c'est tout. Il était pas si effrayant que ça et je me disais qu'en fait il aurait pas fait de mal à une mouche avec son épée. Y'en a comme ça qui se donnent un genre mais c'est plutôt pour se protéger. Je le regardais sans me gêner, je savais qu'il me voyait pas. C'était fou ce qu'il picolait. Il allait finir la deuxième bouteille de whisky. Moi, au bout de trois, je commençais à voir les choses en double et à quatre, je pouvais plus me lever. Antoine, il me dit que c'est la première fois qu'il boit deux bouteilles. Ca avait l'air de le rendre inquiet. Je le comprenais un peu. Un type qu'on prétend connaître qui est bizarre à jeun et violent quand il boit un peu, y'a de quoi devenir nerveux quand on le voit s'enfiler de bouteilles. Mais en même temps, je le sentais pas violent ce soir là. Je le connaissais pas plus que ça mais quand même, je le voyais pas s'énerver plus. Il avait l'air de vouloir se fracasser la tête, c'est tout. Ce qui m'étonnait, c'est qu'il fasse ça en public. Je voyais pas ce qu'il pouvait trouver à picoler comme ça ici. Il parlait à personne. Autant se défoncer chez lui, tranquille avec personne pour le regarder. C'est dégradant quand même de se laisser aller comme ça devant tout le monde. Alors, comme s'il avait lu dans mes pensées, il m'a regardé. Mais pas méchant. Ca m'a fait cligner des yeux, j'ai pas pu tenir son regard. Il a prit son livre et il s'est levé, il tenait mal debout. Il a attrapé sa canne et il est allé lentement vers le rideau de perles. Il serrait le bouquin fort comme s'il avait peur de le laisser tomber. Personne l'a regardé, personne lui a proposé de l'aider. Moi, j'ai failli le faire mais je me suis dit qu'il valait mieux pas bouger. Il a fouillé un moment dans sa veste, il avait du mal, il a payé Antoine et il est parti. Même un moment après, personne avait parlé. Antoine il a rien dit. J'ai fini mon verre et je suis parti aussi. J'ai trouvé que c'était pénible l'ambiance.
Je suis rentré à l'hôtel vers onze heures. J'avais pas sommeil mais je voyais pas ce que j'aurais pu faire de plus. J'ai ouvert l'autre valise et j'ai regardé si j'avais bien le Denise Marie. Il était là à côté d'un autre Montaney Laferté. C'était bien Stérilité de la beauté. Je me suis assis sur le lit et j'ai ouvert le bouquin, comme ça par curiosité. Enfin, pas pour le plaisir de la lecture mais pour voir un peu ce qu'il cherchait l'autre dans ces bouquins. Le Denise Marie, il commençait comme ça : Pierre Serge Montaney Laferté a découvert la beauté avec le ravissement d'un enfant devant ses premiers jouets... J'ai continué quelques pages plus loin. Considérer la beauté comme une échelle vers des élucubrations mentales sans avoir auparavant défini ce concept ... Toute oeuvre d'art ne peut être autrement envisagée que comme le constat d'échec d'un ordre naturel... Le seul intérêt de la création n'est pas d'atteindre à une pseudo esthétique transcendantale mais de stigmatiser avec cynisme une frustration dégradante pour l'homme... Je piochais au hasard et je comprenais pas vraiment l'intérêt de se creuser la tête avec des mots aussi vides. C'était à peu-près partout la même chose, des trucs qui me passaient au dessus de la tête. Des trucs que je comprenais pas mais qui m'avaient jamais empêché de faire ma petite vie comme je l'entendais. L'autre, chez Antoine, ça m'étonnait pas qu'il tire une gueule pareille. Ca correspondait au degré de complication de ce genre de bouquin. J'ai ouvert le Montaney Laferté pour voir si c'était pareil. Lui, il voyait Dieu derrière chaque oeuvre d'art. Comme il disait, une sorte de communion avec l'absolu. J'ai préféré pas continuer, c'était incroyable comme écriture. Je me suis dit qu'il fallait être allumé pour écrire avec des mots français et pas se faire comprendre comme de l'hébreu. J'ai laissé tomber et j'ai rangé les bouquins. J'ai pris mon catalogue et j'ai vérifié s'il en restait beaucoup des Denise Marie. En fait il en restait que deux. Celui que j'avais et un chez l'éditeur. Y'aurait pas d'autres rééditions. J'ai tout plié et je me suis couché. Demain, je téléphonerais au patron pour qu'il m'envoie l'exemplaire.

Le lendemain, j'ai fait comme j'avais dit, j'ai appelé l'éditeur qui a confirmé qu'il lui restait plus qu'un Denise Marie. Il m'a dit qu'il me l'envoyait en urgent. Il m'a demandé qui s'intéressait encore à Denise Marie, ça l'étonnait, ça faisait des années que personne achetait ce livre. Je lui ai donné l'adresse de l'hôtel pour pas répondre, c'était trop long à expliquer. Ensuite, je me suis baladé dans le village, c'était le matin, il faisait pas encore trop chaud. Je me suis qu'en passant, je jetterais un coup d'oeil sur la baraque du fou. Elle était en haut du village. J'ai pas eu du mal à la trouver même avec le peu qu'il m'avait dit Antoine. C'était pas une maison, on aurait dit un château. avec devant un grand jardin à l'abandon avec un palmier immense. On pouvait à peine voir le jardin par la grille tellement il y avait de la végétation. Ca m'étonnait qu'il laisse tout ça à l'abandon. Il avait l'air d'avoir de l'argent ce type. J'ai regardé la façade. Il y avait des fenêtres partout, pas beaucoup d'ouvertes. Et puis un balcon très long avec la balustrade rouillée. Je me suis dit que l'autre fou, il devait avoir un bureau qui donnait sur ce balcon. Encore une idée à moi. Un bureau avec des murs de livres et des peintures accrochées partout. Il devait travailler là tous les jours avant de descendre chez Antoine. Une femme s'est penchée à une fenêtre et elle a secoué un tapis en me regardant. J'ai eu l'impression de faire le voyeur et je suis parti. A mon avis, c'était sa bonne parce qu'elle cadrait pas du tout avec le bonhomme. Je suis redescendu par les rues jusqu'à chez Antoine. J'ai regardé l'heure. J'avais le temps de parler un peu avec lui avant que l'autre arrive. J'avais pas du tout envie d'attaquer la journée directement avec l'autre type et ses Denise Marie. Je suis entré chez Antoine et j'ai salué la salle. L'autre était pas encore là. Comme ça, ça faisait famille. Dès qu'il était là, il tendait tout. Y'a un petit vieux, je me rappelle plus son nom, il me serre la main et il me dit :" Qu'est-ce que tu lui as vendu ? ". Moi, j'ai dit que c'était un livre. Mais le vieux il voulait savoir quoi comme livre. J'ai pas su comment lui expliquer surtout après ce que j'avais lu à l'hôtel. Mais ça l'a pas décontenancé le vieux. Il m'a dit que si je savais pas lui expliquer c'est que j'avais pas compris de quoi il parlait le bouquin mais que c'était pas grave. Il m'a dit :" Tu vois, cet homme, il est très intelligent. Ca se voit à ses yeux. Mais ça lui sert à rien. Il vaut mieux être comme nous. Lui, il a compris trop de choses, ça lui a coupé la vie dans les veines. Cet homme, il est mort. Tu entends ? Il vit plus depuis longtemps. ". Moi, j'ai pas compris pourquoi il me sortait tout ça le petit vieux. Je me suis dit qu'il avait envie de parler ou de se venger un peu des manières de l'autre. Après, j'ai parlé avec Antoine. Mais on avait beau trouver des sujets de conversation, on recommençait toujours par reparler de l'autre. A un moment, Antoine, il me dit : "C'est bizarre, il est pas encore arrivé. Je l'ai jamais vu pas être à l'heure." Et on a continué de discuter mais en regardant l'heure sans arrêt comme si c'était quelque chose d'important que l'autre arrive ou pas. A un moment j'ai même dit qu'il avait pas intérêt à me poser un lapin parce que j'avais fait venir son bouquin par la poste. Antoine, il m'a dit aussitôt que c'était pas son genre. Il arrêtait pas de le défendre sans s'en rendre compte. Il en avait peur et en même temps, il le protégeait. Je trouvais ça curieux. Il a dit qu'il l'avait jamais vu boire autant qu'hier.
A deux heures de l'après-midi, il était toujours pas là. J'ai dit à Antoine que j'allais passer chez lui pour lui parler du livre. Antoine, il était pas trop chaud de l'idée. Il m'a dit qu'à part la bonne, personne était jamais allé là-bas. Et la bonne, c'était pas une bavarde. Ca, ç'a m'a fait rire, c'était bien des croyances de village. Ils avaient peur du sorcier à la grande maison. Ils le voyaient tous les jours, l'autre il se défonçait devant eux, la preuve qu'il était humain et qu'il avait des problèmes mais ils en avaient peur quand même. J'ai dit que j'y allais quand même parce que ça faisait partie de mon boulot. Et je suis sorti.
Je suis repassé à l'hôtel prendre le Denise Marie. En descendant l'escalier, j'ai croisé la patronne. Je lui ai dit où j'allais. Elle m'a fait signe que non avec des yeux ronds effrayés. J'avais l'impression de vivre comme dans un film. Ca m'a énervé. Je suis sorti de l'hôtel, il faisait une chaleur, c'était du feu qu'il tombait. C'était vraiment pas le moment de faire l'escalade du village. Mais j'avais dit que j'allais là-bas et j'avais plus le choix. Je suis arrivé devant la grande grille, j'étais en nage. Y'avait pas de sonnette, j'ai cherché mais j'ai rien trouvé. J'ai regardé si je voyais pas la bonne à la fenêtre mais tous les volets étaient fermés. Alors, j'ai poussé la grille. Elle était pas fermée. Je suis allé jusqu'à la porte en haut des marches et j'ai frappé. Presque tout de suite, la bonne m'a ouvert. Elle m'a regardé et j'ai dit que je venais apporter un livre à monsieur... Je me suis rendu compte que je connaissais pas son nom. J'ai tendu le livre pour lui montrer que je racontais pas des histoires. J'ai pas eu le courage de demander à le voir à l'autre. J'ai simplement dit que le livre était payé, je sais pas pourquoi j'ai dit ça, et qu'elle le lui donne. Et j'ai fait demi-tour. Comme un gamin. Je me suis trouvé idiot de faire ça. Ca s'arrangeait pas. Je continuais de pas pouvoir me contrôler. Dans la rue, je savais plus où aller. Je suis descendu vers le café. A l'hôtel, j'aurais pas pu y retourner. J'avais besoin de voir du monde. Antoine, quand je lui ai raconté, il s'est pas moqué. Il avait l'air de comprendre. Il m'a demandé si je voulais pas manger un peu et j'ai dit oui. J'avais rien d'autre à faire. Après le repas, je suis resté assis. Je regardais la table de l'autre. Cette place, j'avais l'impression que c'était la sienne. Que personne d'autre pouvait la lui prendre. Je crois que personne avait trop envie de poser son cul là. Je me demandais comment un type aussi intelligent que lui s'emmerdait pas à rester là sans rien faire depuis des années. Moi, j'avais à peine mangé que je m'ennuyais. Je suis resté comme ça jusqu'à six heures. A ce moment, l'autre, il a poussé le rideau de perles. Il a fait un signe de tête pour saluer tout le monde et il est allé s'asseoir direct à sa table. Moi, j'étais juste à côté. J'ai fait comme si j'attendais rien et je l'ai pas regardé. Antoine est venu et a posé une bouteille de Whisky devant lui en le saluant. C'était de la folie de boire du whisky par cette chaleur. L'autre, il a rempli un verre et il attaqué. Il se l'est enfilé entier. Ca a eu l'air de le soulager. Après, il s'est tourné vers moi. Je le regardais pas mais j'ai senti qu'il me fixait. Son regard il vous brûlait la tête quand il se posait sur vous. Il a dit : "Je vous remercie pour le livre mais je tiens à le payer. " J'ai fait signe que non de la tête, mais je savais pas quoi lui dire. Je pouvais pas dire que c'était un cadeau, y'avait pas de raison de lui offrir un livre. Alors, Antoine, il est venu m'aider. Il a dit comme ça en rigolant que je faisais jamais des cadeaux pour rien et que je comptais bien lui caser encore d'autres bouquins à l'autre. Le type, ça l'a fait sourire. C'était pas un grand sourire mais ça le changeait complètement. Il m'a demandé si je m'étais renseigné sur les Denise Marie. Je lui ai expliqué que j'attendais le dernier exemplaire et qu'il me restait aussi un Montaney Laferté à l'hôtel. Il a voulu acheter tout ce qui restait. Il m'a demandé si je pouvais lui apporter les deux livres chez lui quand je les aurais réunis. Pour moi, y'avait pas de problème. Il m'a remercié. Il avait l'air calme, pas bouffé de l'intérieur comme les autres jours. Il a regardé mon verre et il l'a montré à Antoine. Il me payait une tournée. Je me suis dit que j'avais réussi à l'apprivoiser. Mais après ça, il a plus parlé. J'ai pensé que ça serait bien de relancer la conversation. J'ai dit comme ça que j'avais essayé de lire les deux bouquins mais que j'y comprenais pas grand chose. L'autre il m'a jeté un regard étonné, il m'a regardé comme le premier jour quand il se demandait si les bouquins étaient à moi. Il pouvait pas s'empêcher d'être blessant avec ses regards hautains. Et puis il a dit : "C'est fort possible." Je voyais Antoine qui regardait dehors mais je savais qu'il tendait l'oreille et que ça l'inquiétait de me voir me lancer dans une discussion avec l'autre. J'ai pas voulu me laisser démonter et j'ai ajouté que je savais que Denise Marie s'était opposée aux idées de Montaney. Que pour en faire un bouquin, elle devait avoir de bonnes raisons. L'autre il fait sans me regarder : "Les deux conceptions sont respectables. La confrontation est indispensable à la réflexion." Il prenait son air absent pour dire ça mais je sentais qu'il avait mordu. Je voulais continuer mais j'avais pas trop d'éléments. Je l'ai pris à la provocation. J'ai dit que Montaney il était peut-être un peu illuminé dans son étude de la beauté et que c'était ça qui avait énervé Denise Marie. Alors là, sans le savoir, j'avais fait un carton. L'autre, il se met le visage dans les mains et il se frotte lentement les yeux. Puis il dit : " Votre analyse est on ne peut plus fine." Ca m'a encouragé. Je lui demande si Montaney a toujours été comme ça. Ca l'a fait ricaner. Je me suis dit que dans sa carrière de prof, il l'avait peut-être connu. Il avait une tête à avoir connu du beau monde. Et puis pour s'intéresser comme ça à des écrivains qui étaient plus sur le marché depuis longtemps, fallait quand même avoir de bonnes raisons. Je lui pose la question s'il avait connu Montaney. Il fait une grimace comme agacé. Il me regarde avec un air fatigué et il dit : "Je suis Pierre Serge Montaney Laferté." Ca m'a fait comme une grosse claque. J'ai juste dit : "Ah... pardon, je savais pas... " L'autre il me dit qu'il n'y a pas lieu de s'excuser et il regarde encore fixe devant lui. J'étais tellement mal que j'ai failli me lever pour aller au bar. L'autre, il bougeait plus. Antoine, il nous regardait, il avait pas l'air de comprendre. Il voyait qu'il y avait un gros malaise et il avait envie de faire quelque chose. Mais moi, je préférais pas qu'il s'en mêle. Il devait le savoir que l'autre s'était Montaney. Mais comme il connaissait pas ses livres, ça l'avait pas marqué plus que ça. Moi, je pouvais pas deviner, Antoine il l'appelait jamais par son nom. Pour couper l'ambiance, j'ai demandé à Montaney s'il écrivait toujours. Il m'a répondu qu'il valait mieux pas. Il a bu un verre. Je disais plus rien. J'avais plein d'idées qui me venait sur Montaney. Ma manie de faire des films me reprenait. Je me suis dit que c'était un grand professeur qui avait connu la gloire avec ses théories sur la beuté et puis qui avait été ridiculisé par Denise Marie et qu'il avait ensuite sombré dans l'alcool. Après j'ai plutôt pensé que ça n'avait aucun rapport et qu'il avait eu un gros problème dans sa vie pour finir comme ça. De toutes façons, quand on est aussi intelligent et qu'on se cherche des problèmes sur la beauté avec des phrases aussi bizarres, on est à la portée de n'importe quoi. Y'en a des listes entières d'écrivains de génie qui se sont foutu la vie en l'air pour des problèmes de tête. Des grosses cassures qui n'arrivent jamais dans la vie d'un ouvrier ou d'un représentant. Et puis d'un coup, l'autre, il se met à parler. Très bas, en quittant pas son verre des yeux. Il dit comme ça : "Denise Marie a été enterrée religieusement alors qu'elle n'a jamais cru en Dieu. C'est triste, non ? Toute son oeuvre a été bâtie sur un esthétisme brutal, matérialiste et finalisé. Elle a toujours considéré la vie comme une tragédie bouffonne, une très mauvaise plaisanterie. C'était un excellent peintre, personnellement, je la considère comme un génie. Elle a pratiqué un art gratuit et a systématiquement tourné en ridicule les esprits pieux dans mon genre. Mais en fait, elle a toujours eu peur. Nous vivons dans la peur, comprenez- vous ? Moi, je vais finir ma vie après avoir perdu toutes mes convictions. Et je n'ai pas peur. Alors, pour écrire encore là-dessus..." Il s'est servi un verre. Moi, je faisais pas le lien entre ses phrases. A croire que c'était une maladie de parler comme il écrivait. En plus, si tout ça ça le fatiguait pourquoi il voulait m'acheter les derniers Denise Marie qui restaient ? A mon avis, il voulait faire disparaître ces livres pour plus en entendre parler. Il avait dû s'engueuler pas mal avec elle. Il avait pas l'air de l'avoir dans son coeur. Pour moi, elle lui avait pourri la vie et à la fin, il s'était rendu compte que c'était que du pipeau ses salades. Il avait jamais digéré. Le peu que j'avais compris de son histoire, j'avais pas trop envie d'en savoir plus. Ca avait l'air de le rendre mauvais ces souvenirs. J'ai pas posé de questions, j'ai plongé dans mon verre. En plus les embrouilles d'intellectuels, ça me fatigue. Mais l'autre, il a continué. Il commençait à être saoul. Il me regarde et il dit : "Vous croyez en Dieu, vous ?" J'ai dit que oui, enfin pas plus que ça, comme tout le monde. On pouvait jamais être sûr. Alors Montaney, il me demande si ça me rassure. J'ai pas compris sa question. Je sentais qu'il avait envie de me chercher l'embrouille, de me faire un peu payer ses souvenirs que je lui avais faits revenir. C'était des trucs d'alcoolique, ça. Il avait l'alcool mauvais. J'ai dit que je comprenais pas ses histoires et que mes connaissances elles étaient pas grandes mais qu'elles m'empêchaient pas au moins de dormir tranquille. Au lieu de s'énerver, il me fait un sourire triste et il me demande de l'excuser, qu'il a un peu trop bu. Après, il a fait un geste avec la main comme pour chasser une mouche. Et il a fixé devant lui. Moi, ça m'a suffi. Je me suis levé et je suis allé au bar. Antoine, il m'a dit doucement qu'il valait mieux pas l'embêter quand il était comme ça. C'était vraiment la mauvaise heure.

Le lendemain matin, je suis descendu à la poste et j'ai demandé une cabine. J'ai appelé le patron.Les livres, il connaissait bien et même la vie de pas mal d'auteurs. Je lui ai expliqué que mon client, c'était Montaney Laferté. Au début, il m'a pas cru, il pensait qu'il était mort depuis une dizaine d'années. Je lui ai décrit le type. Lui, il l'avait croisé deux ou trois fois à l'époque. Le souvenir qu'il en avait, c'était un homme grand, quelqu'un de très bien élevé, avec une belle gueule. Assez discret. Mais toujours correct. Il était peintre, exerçait comme professeur à l'Ecole Supérieure des Beaux Arts de Paris et avait écrit plusieurs ouvrages à succès sur les rapports de l'art et de la foi. Un autre écrivain lui avait consacré un livre pour contredire ses théories. Ils s'étaient affontés tous les deux au cours de conférences. Pendant un moment, on ne parlait plus que d'eux dans le milieux artistiques. Tout le monde pensait que Montaney allait publier un autre livre pour défendre ses idées mais il n'a jamais plus rien fait. Ensuite, ils ont disparu du circuit tous les deux.
Le patron, après son petit cours, il me dit que c'est bien la première fois que je m'intéresse à un auteur que je vends. Moi, je lui dit que c'est normal parce que je suis tombé sur l'écrivain en personne. Mais en même temps, je trouvais aussi que c'était bizarre ma réaction. Ce type il me changeait le caractère. Enfin, pas le caractère. Mais j'avais envie de savoir des trucs sur lui. Ce qu'il m'avait dit le patron, je le savais déjà un peu. C'était pas ses dées qui m'intéressaient à Montaney, de toutes façons j'y comprenais rien. Moi, c'était de connaître un peu mieux le bonhomme. Je le sentais bien qu'il était pas né comme ça aussi désagréable. Pour moi, il avait du feu dans la tête. Je sais, j'ai jamais trop sû bien dire les choses mais quand même sur le fond j'ai presque jamais fait d'erreur sur les gens. Je les sens bien et de loin. Et lui, il m'intriguait.
J'ai laissé le patron. Ca m'avait pas servi à grand chose de l'appeler. Je me suis balladé dans le village. J'avais pas envie d'aller chez Antoine. Il était sympa Antoine mais j'en avais marre. En plus de penser à Antoine, ça me rappelait l'autre taré. J'avais vraiment aucune envie d'aller traîner là-bas. Il faisait pas trop chaud, j'ai fait des ruelles. Le matin, quand le soleil il brûlait pas tout, c'était bien comme bled. Je suis tombé sur une place avec un petit marché. J'ai acheté des tomates et une bouteille de vin. Je me suis dit que je les mangerais à l'hôtel. Je les cacherais en montant à la chambre. La patronne, elle comprendrait pas.
Après j'ai un peu marché mais je m'ennuyais. Enfin, en fait j'avais l'impression de perdre du temps. C'était pas naturel pour moi de rien faire et de me promener. Je suis pas un touriste. Et puis de toutes façons, je pensais qu'à l'autre. Je le chassais de ma tête et ça revenait sans arrêt comme ça, comme une fièvre. Ca m'énervait de me faire envahir la pensée par un type qui me concernait pas. Je trouvais ça malsain. Je suis remonté à l'hôtel.
J'ai caché les tomates et le vin dans mon dos. Comme un gamin. La patronne, elle attendait derrière le comptoir de l'entrée. Elle avait l'air bizarre. Elle me regarde avec un air curieux. Elle me dit : "Le Montaney, il vous demande de passer chez lui. " Ca m'a fait comme un grand froid dans le ventre. J'ai dit comme si la patronne elle était déjà au courant : "Mais j'ai pas reçu le livre."Elle m'a fait un geste du genre qu'elle était pas au courant mais ça avait pas l'air de lui plaire du tout. J'ai demandé quand je devais y aller, elle m'a dit quand je pouvais. Je me suis dit que j'allais pas insister. Je suis passé devant elle avec mes tomates et ma bouteille, j'ai essayé de lui cacher. Mais elle avait vu. Elle a rien dit. J'avais fait encore la connerie qu'il faut pas faire. Ca me faisait presque sourire. Ici, je faisais ça au moins une fois par jour. J'étais pas dans le rythme ou pas dans le bon moment. A la fin ,je m'y habituais. Y'a des moments dans la vie, il vaut mieux laisser aller. Y'a pas d'autres façons. Je suis monté dans ma chambre, j'avais l'impression que je roulais sans les freins. Je me rappelle, j'ai pensé que j'aurais dû acheter d'autres choses à manger. J'aurais pas été plus mal vu.
Le problème c'est que dans la chambre, j'avais plus vraiment envie de manger. Que l'autre il voulait me voir, ça me rongeait la curiosité. Je savais pas si j'y allais tout de suite ou s'il valait mieux que je demande avant à Antoine pourquoi l'autre il me demandait de passer chez lui. En même temps, les conseils d'Antoine, j'en avais un peu marre. J'avais envie de faire mes trucs tout seul. Depuis que j'avais mis les pieds sur l'île, c'était toujours les autres qui décidaient pour moi. Je me suis dit que j'allais manger tranquille mes tomates et après, j'irais à la maison de Montaney. Je me suis installé à la table et j'ai sorti le vin et les tomates. Mais quand j'ai vu que j'avais que ça à manger et qu'en plus j'avais pas de couteau, ça m'a foutu le cafard. Je suis pourtant pas un mec à avoir le cafard. Mais là, ça faisait tellement bête, et triste, enfin, on aurait dit que je m'étais puni. J'avais pas faim pourtant mais même, c'était trop misérable. Je pouvais même pas descendre demander du sel ou un couteau à la patronne. J'ai regardé par la fenêtre, dehors ça faisait une lumière blanche. Y'avait plus de couleurs tellement ça cognait. Je me suis énervé. J'ai remballé mes tomates et ma bouteille et je suis descendu. J'ai laissé le sac sur la table de la cuisine et j'ai filé. La patronne était pas là. Dehors c'était encore le chalumeau. C'était pire que du feu. Mais j'avais pas le choix. J'ai monté les rues pour aller à la maison de l'autre. Pareil que la fois d'avant, je suis arrivé, j'étais trempé. La maison, elle faisait tombeau, les volets fermés, le jardin, ça partait dans tous les sens. Je pousse la grille et je vais rapide à la porte, je pouvais plus tenir comme ça sous le soleil. Je frappe plusieurs fois. Personne. Je recommence plus fort. La main en bronze pour frapper, elle avait pas été touchée depuis longtemps. Elle était verte, il fallait forcer pour s'en servir. Moi, j'allais partir, mais la porte elle s'ouvre et je vois la vieille toujours aussi accueillante. Avant que je lui dise quelque chose, elle se pousse pour me montrer qu'il fallait entrer. J'avance, dedans il faisait frais. Vraiment frais. Ca faisait une sacré différence avec l'extérieur. J'y voyais rien, dehors y'avait trop de lumière, dedans c'était noir comme une caverne. J'ai bousculé un meuble et ça a contrarié la bonne. Elle m'a pris le bras comme à un aveugle et elle m'a tiré vers le fond du couloir. On a pris un escalier. A l'étage, on s'est encore tapé un couloir toujours aussi sombre. Je comprenais qu'on se protège de la chaleur en fermant tout, mais là c'était un peu trop. Y'avait même pas une lampe d'allumée. Moi, ça m'aurait plus de voir un peu le décor. Je me suis posé la question si Antoine il était déjà venu ici ou quelqu'un du village. J'y croyais pas trop. La bonne, elle s'arrête, y'avait une porte, j'avais pas vu, je me suis tapé dedans. L'autre, elle m'a poussé un peu en arrière, sèchement et elle a frappé. C'était une maladie dans la maison d'être aussi désagréable. Ca donnait même pas envie de répondre tellement c'était grossier.
Elle ouvre la porte et elle se penche. Elle marmonne un truc que j'ai pas compris puis elle me reprend le bras et elle me pousse dans la pièce. Elle a fermé dans mon dos. Le Montaney, il était debout au milieu de la pièce. Lui, il avait un peu plus de lumière. C'était vraiment comme je l'avais imaginé. Une pièce immense, moitié chambre, moitié bureau avec des coins partout et surtout des bouquins sur tous les murs. Le patron, il aurait vu ça, il serait devenu fou. Du beau bouquin en plus. Je comprenais que ça l'avait intéressé ma marchandise. Montaney, il me salue et il m'invite à m'asseoir sur un grand canapé. Il avait l'air dans un bon jour. Il me parlait avec un sourire, très poli mais pas forcé. Il me demande ce que je veux boire. J'avais pas mangé, je me suis dit qu'avec la chaleur, j'allais être mal. Mais j'ai pas osé refuser. Je dis pour être agréable un whisky. Je savais que lui, il aimait bien ça. J'aurais dit un Ricard, je le voyais pas trop avoir ça chez lui. Montaney, il fait un geste bizarre et il me répond qu'il s'excuse mais qu'il n'a pas d'alcool chez lui. Juste des jus de fruits ou de l'eau minérale. J'ai cru qu'il se foutait de ma gueule mais c'était pas son genre non plus. Il m'a fait un sourire triste et il a levé les épaules comme pour dire qu'il était désolé mais qu'ici on était pas chez Antoine. J'ai pris de l'eau. L'autre, il me sert et il se sert pareil et on trinque. On boit un peu, personne parlait, je savais pas où regarder, ça me rendait mal à l'aise. Et puis lui, il pose le verre et il va vers un bureau. Un bureau couvert de papiers dans tous les sens. Il disait rien, il regardait le bureau comme il faisait au café. Il le voyait pas. Il me tournait le dos. J'en ai profité pour regarder la pièce. Un truc qui m'a frappé rapidement, c'est qu'il y avait pas de cadres ou d'images sur les murs. Faut dire qu'avec les bouquins, ça manquait un peu de place. Mais y'a toujours moyen de trouver un endroit, même sur un meuble. Moi, je voulais voir un truc qui m'éclairerait sur lui. Des photos de famille, de voyages, des photos de lui à l'université. Là, rien. Si. Y'avait un grand tableau posé sur un chevalet de peintre en plein milieu de la pièce. Un truc inachevé avec un visage de femme, les cheveux avaient pas été peints. Enfin, y'avait que le visage mais ça gênait pas. Quand j'ai vu ça, ça m'a frappé. J'y connais rien en peinture mais là, je trouvais que ça me marquait. J'aurais pu parler de peinture avec un tableau pareil. Le peintre qui avait fait ça, il avait appuyé avec des grands coups de pinceaux. Ca faisait violent et agressif. Mais c'était bien. Le visage de la femme, une merveille. Pas du tout un beau visage doux comme on aime en général. Une figure très marquée par les os. Avec un air insolent, un regard qui se foutait de vous. Un regard qui en a rien à faire de ce que vous pensez. Tout correspondait dans le reste de la figure. La bouche, on aurait dit qu'elle allait cracher. La mâchoire, elle se relevait comme une provocation. Je savais pas qui c'était mais même comme simple tableau, j'en aurais jamais voulu chez moi d'un truc pareil. C'était trop dérangeant. Montaney avec ses manières brutales et son regard de chien de traineau, il faisait faible à côté. Pas faible, fade. Je l'ai regardé. Il était toujours debout près du bureau. Comme un pantin un peu vide. Je me demandais comment il avait pu me déranger comme ça. J'ai encore regardé le tableau. Je voyais bien que c’était pas quelqu’un de sa famille, y’avait pas ressemblance. Je me suis dit que c’était peut-être sa femme. Ca me brûlait de lui demander mais c’était trop direct. Lui se serait pas gêné pour poser ce genre de question. Mais même pour lui rendre la pièce, j’osais pas. Pour moi, c’était sa femme. Elle était morte et il s’était enterré ici pour tomber dans l’alcool. Montaney, alors, il se retourne. Il me regarde comme il faisait au café, j’avais l’impression que j’avais pensé à haute voix. Il dit : «Beau visage, n’est ce pas ?» Je me suis senti rougir. Il a tourné la tête et il a dit : «Je vous ai fait venir pour vous inviter à manger l’un de ces soirs.» J’en ai profité pour parler. Je lui ai dit que c’était gentil mais que j’avais pas encore reçu le livre. Il m’a répondu qu’il arriverait toujours assez tôt. Il m’a encore fixé dans les yeux comme pour demander : «Alors, c’est d’accord pour l’invitation ?» J’ai dit oui mais je savais pas quand. Il a dit que si ça m’allait je pouvais venir demain soir. Puis il m’a proposé de regarder ses ses livres étant donné que j’étais du métier. J’ai sauté sur l’occasion pour me lever. J’en pouvais plus de rester coincé entre son regard de fou et les yeux de l’autre peinture qui se foutait de moi. J’ai filé vers une rangée de livres au hasard. Ils étaient tous reliés en cuir. Et pas de la camelote. Y’en avait pour des millions. J’ai pas pu m’empêcher de le lui dire. Il a pas relevé. J’ai touché les tranches et j’ai ouvert plusieurs bouquins. C’était du travail impeccable. Même moi qui vendait des livres parfaits, je les trouvais encore mieux finis. Les types qui avaient fait ça, c’était des artistes. C’était presque du gâchis de devoir les ouvrir pour les lire. Je comprenais qu’on aime la lecture mais je trouvais qu’on aurait mieux fait de rester à les regarder comme ça ces bouquins. Ca suffisait largement comme plaisir. Une petite caresse et un regard. Après, les écritures, on pouvait mettre ça sur des papiers courants. Des trucs qu’on peut user ou plier ou déchirer.
Montaney, il me dit : «Je ne pense pas que vous soyiez un grand lecteur. Il me semble que vous me l’avez vous-même avoué, un jour. Mais votre façon d’apprécier ces livres me touche profondément.» Je savais pas quoi lui répondre. Il a souri et il a attrapé un petit livre qu’il m’a tendu : «Permettez-moi à mon tour de vous faire un cadeau.» J’ai regardé le bouquin. C’était marqué comme auteur Aney Delaferte. Ca me disait rien. C’était un livre tout fin. Dans les cent pages à tout casser. REALITE DE L’ABSTRACTION. J’ai remercié mais ce cadeau, ça m’avait tout coupé. Montaney, il m’a dit que le titre n’était pas franchement explicite mais que ça parlait d’alcool. Il a ajouté : «Tiré à compte d’auteur, naturellement. Pour un public inexistant». Comme je regardais encore le nom de l’écrivain, Montaney, il dit : «Ne cherchez pas. C’est moi qui l’ai écrit et signé par anagramme.» Et puis : «Ce n’est pas par honte de mon sujet. Simplement par respect pour une image que j’avais donnée de moi à quelqu’un.» Je me suis dit que le type était vraiment cinglé. Il a dû sentir que j’étais mal à l’aise. il a fait un geste pour montrer tous ses livres et il a dit : «Il n’y a que ma soeur pour traiter ça de ramasse-poussière.» J’ai regardé le tableau et je lui ai demandé si c’était elle. Il a eu un petit recul : «Vous avez rencontré ma soeur tout à l’heure.» Puis plus rien. J’ai senti qu’il repartait dans ses mauvais regards. Alors, j’ai dit que je devais y aller et que je serais là demain soir.

J’avais dû rester à peu près une demi-heure chez Montaney. Ca m’avait bien suffi. J’étais content de retrouver l’air même brûlant de dehors. J’ai filé direct chez Antoine. Il fallait que je voie quelqu’un de normal. J’avais envie de descendre en courant. J’arrêtais pas de me dire que j’avais dit oui à son invitation. J’allais pas pouvoir tenir un repas. J’avais absolument rien à lui raconter moi à Montaney. D’ailleurs, lui, ça devait être pareil. Je voyais pas ce qu’il me voulait. Ca devait peut-être avoir un rapport aux livres. Sûrement même. J’avais toujours le petit bouquin qu’il m’avait passé. Je me suis aperçu que mes doigts ils mouillaient la reliure en cuir avec la sueur. Ca, j’avais horreur. Même si ça me gênait que ce soit un cadeau de lui, c’était quand même un bouquin et un beau. J’ai essuyé les traces et je l’ai tenu avec un bout de ma chemise. Je suis arrivé chez Antoine, j’étais mieux. Je suis allé me mouiller au lavabo et puis j’ai dis à Antoine que j’allais manger là. Ca avait l’air de lui faire plaisir. Je me suis installé au bar et je lui ai raconté l’histoire. Ca l’étonnait que Montaney, il m’invite. Il avait jamais fait ça avec personne avant et en plus, il me connaissait pas. Antoine, il arrêtait pas de répéter : «C’en est pas une, c’en est pas une, c’est pas pour ça qu’il t’a invité.» Alors, là, moi, ça, c’a m’était même pas venu à l’idée. Je le trouvais rigolo Antoine. Il le défendait toujours son Montaney, même que c’est lui qui avait levé cette idée que c’était une tante. Moi, j’avais rien dit. Pour moi, c’était une histoire de bouquins, pas autre chose. Antoine, il me disait : «Mais il t’a fait un cadeau. Y’a une raison, il a une idée derrière la tête.» Il continuait avec son idée. Il voyait pas autre chose que ça. Je l’ai laissé s’exciter avec ça. J’ai posé le bouquin sur un coin propre du bar et je l’ai ouvert à la première page. C’était bien le style de Montaney, sa manie de coller des mots compliqués à la suite sans aucun sens.
«J’avais étudié la douleur sur moi comme je l’aurais fait sur un véritable cobaye. Cette douleur avait atteint un degré d’abstraction tel que je ne promenais plus qu’une cuisante souffrance dans les muscles, les os, l’estomac, en fait dans tous les éléments de mon corps susceptibles de se manifester par une réaction physique... Je contemplais avec fascination au début puis avec une totale absence de sentiments par la suite, cette maladie qui s’était fixée en une fièvre violente et ne semblait plus vouloir évoluer dans un sens ou dans l’autre.» Le Montaney, il me faisait rire avec ses salades. On savait jamais de quoi il parlait. Le titre ça parlait de réalité, ce que je lisais ça parlait de la douleur et Montaney il me racontait que c’était sur l’alcool. J’ai encore lu plus loin. «Je n’avais que rarement bu d’alcool dans ma vie. Dans ma famille, cela ne se faisait pas. J’ai découvert la griserie avec un plaisir méchant. J’étais décidé à tuer la douleur et moi avec. Je n’ai en fait tué rien ni personne.» Antoine, il a tapé sur le zinc pour me rappeler que j’étais là pour manger et pas pour lire. J’ai piqué dans l’assiette et j’ai recommencé la lecture. «Avec l’alcool, la douleur physique de son absence prit un envol fantasmagorique. De cuisante et abstraite, elle se transforma en une réalité violente et mystique...» Ca le reprenait ses histoires de Dieu. Il le mettait partout. Moi, je voulais savoir pourquoi il avait mal. J’étais sûr que c’était pas innocent son cadeau. Il voulait m’expliquer tout ça à sa façon d’intellectuel. J’avais pas la culture, d’accord mais je me suis dit que j’allais l’éplucher son bouquin. Et ça avant le repas du lendemain. Antoine, il s’énervait. Il faisait exprès de me poser des questions sur plein de trucs sans intérêt, exprès pour que je lâche le bouquin. Moi, à la fin , j’ai plus répondu. J’ai lu le livre d’un trait. J’ai mis une petite heure environ. Comme j’avais pas vraiment compris le sujet, j’ai repris plein de passages. Ce type, y’avait pas moyen de le comprendre. On aurait dit qu’il voulait pas lâcher le morceau. Moi, je comprenais les grandes lignes. Mais après, le détail. Pour moi, le Montaney, il s’était mis à la picole pour oublier. Ca, c’est classique. Ca arrive à beaucoup de monde et y’a pas vraiment de quoi en faire un bouquin. Pour le reste, j’arrivais pas à savoir ce qu’il voulait oublier. Il parlait toujours de son absence. J’avais pas trouvé de qui il parlait. Mais alors, nulle part. Pour moi, cette absence, c’était la femme de la peinture. Il avait perdu sa femme ou elle était partie et il s’en remettait pas. Seulement avec ses façons de voir les choses, il croyait qu’il était exceptionnel. Que ça arrivait qu’à lui ce genre de truc. Enfin je dis ça mais quand même je me disais qu’il devait avoir une grosse peine. Et puis, je repensais à la peinture. Avec une gueule pareille, ça devait être quelqu’un sa femme.
J’ai demandé à Antoine s’il avait entendu parler de la femme de Montaney. Antoine, il a fait celui qui entend pas. J’ai laissé tomber mais j’ai vu que je l’avais intéressé parce qu’il se rapprochait en jetant des regards sur le bouquin. Au bout d’un moment, il me demande ce que j’avais dit. Je répète. Il me dit qu’il lui a jamais vu de femme à Montaney. Que c’était plutôt le genre vieux garçon qui vivait avec sa soeur. Il était un peu bizarre comme ça mais c’était pas un homme à femmes. J’ai pas insisté, Antoine, il voulait parler de Montaney mais ça avait pas de rapport avec ce qui m’intéressait. J’ai pris un verre et je suis parti.
Je suis rentré à l’hôtel, il devait être vers les quatre heures de l’après-midi. La patronne, elle me dit que j’ai reçu un paquet de Paris. C’était le Denise Marie. Le dernier. Je l’ai emporté avec moi dans la chambre. Avec toutes ces histoires, c’était plus un livre normal ce bouquin. Je me disais que si Montaney il le voulait, c’est qu’il y avait une raison. J’ai ouvert le paquet avec plein de précautions comme pour un objet sacré. Je commençais à devenir comme l’autre, à voir du sacré partout. J’ai pas pu l’ouvrir. Je l’ai juste regardé. J’avais envie de relire ce qu’elle racontait Denise Marie sur les théories de Montaney mais j’avais l’impression de profaner. Que ça concernait plus maintenant que Montaney. J’ai posé le bouquin sur le lit et je suis descendu demander à la patronne si elle avait du papier cadeau. Elle en avait pas. Je suis pas très sûr qu’elle connaissait le papier cadeau. Elle m’a proposé des papiers épais, elle croyait que c’était pour protéger le livre. Alors je suis sorti pour aller à la Maison de la Presse. Quand je suis repassé devant chez Antoine, il a sorti la tête par le rideau et il m’a regardé avec l’air étonné comme si j’avais pas le droit de faire autre chose que venir picoler chez lui. Il était gentil Antoine mais il était lourd. Moi, j’aurais jamais pu vivre dans un village comme ça où tout le monde veut savoir ce que tu fais. Ca m’étouffait. A la Maison de la Presse, ils avaient qu’une sorte de papier cadeau. Un truc genre Noël. J’ai préféré prendre du Craft. J’ai acheté aussi du scotch. Quand je suis sorti, Antoine, il était encore à me regarder avec la tête et l’épaule qui dépassaient du rideau. C’était incroyable ce qu’il pouvait être indiscret. Ca me faisait monter la colère. J’ai fait comme si je le voyais pas et je suis parti dans l’autre sens. Il tombait toujours du feu mais j’étais tellement énervé que j’y faisais plus attention. Pour revenir à l’hôtel, j’ai dû faire le tour du village par des petites rues. A un coin de rues, mais vraiment tout petit, y’avait un restaurant. C’était tout sombre, avec un menu posé sur un trépied devant. J’avais pas faim mais ça m’a donné envie de venir manger là le soir. Ca faisait endroit caché, moi, j’avais besoin de ça un peu. J’ai regardé les pots de fleurs avec des géraniums. Pendus aux grilles des fenêtres. Ca m’a fait comme un repos. Je suis reparti vers l’hôtel. Ca m’avait calmé ce projet d’aller manger tranquille.

A l’hôtel, j’ai vomi. Je crois que c’est le soleil. Mais je crois que c’est aussi surtout Antoine. Il m’avait énervé avec son truc de m’espionner. Je pouvais pas lui dire. C’était pas un méchant gars. Mais je trouvais ça bête de se mêler toujours des histoires des autres. Et moi, quand je peux pas dire un truc et que ça me contrarie, il faut que ça parte par la bouche. Même un truc que j’y pense plus. C’est plus fort que moi. Ca reste comme en mémoire et après ça me fait un mal de ventre. Je peux plus contrôler. Alors là, j’ai vomi. J’y suis allé direct. Après ça allait mieux. J’ai fait le paquet cadeau pour le bouquin de Montaney. Ca me faisait plaisir de lui offrir mais en même temps je savais que je pourrais pas lui dire que c’était un cadeau. Ca allait encore faire une situation idiote. J’ai enfermé le bouquin dans ma valise. A clé. J’avais pas envie que la patronne le trouve. Elle en aurait rien fait mais j’en avais marre de la curiosité. Et puis si elle l’avait touché, elle aurait sali. Pas le livre mais le cadeau. Je me suis couché après. J’ai dormi deux heures. Ca a fait un grand trou noir. Sans rêve. Vers sept heures, je suis descendu. J’ai parlé un peu avec la patronne. Des trucs sans intérêt. Surtout sur la chaleur. Mais depuis cette affaire que le père Montaney il lui avait dit qu’il voulait me voir, on était un peu en froid. Surtout elle. Moi, j’avais rien à lui reprocher, elle, on aurait dit que j’avais fait un sacrilège. Elle m’appelait plus pour le repas. Le patron, lui, il osait trop rien dire mais il m’aurait bien voulu à la table de la cuisine. Je trouvais ça bête comme situation. En même temps, ça m’arrangeait. Ca me faisait un peu de tranquillité volée. Comme on avait vraiment plus rien à se dire avec la patronne, je suis sorti en souhaitant bonne soirée. Ca allait beaucoup mieux. J’ai fait un détour chez Antoine avant le restau. Juste pour l’apéro. J’allais pas lui dire que j’allais manger ailleurs. Il m’aurait fait une scène. Les gens, ici, quand tu fais pas ce qu’ils veulent, ils te font passer presque pour un ennemi. Ca les bloque. Après tu peux plus revenir comme avant. Alors, je me suis dit, pas d’histoires. Antoine, il était vraiment content de me voir. Il m’a payé le coup. J’ai regardé dans la salle, Montaney, il était pas là. Antoine, il a dit que c’était pas normal ça qu’il vienne pas plusieurs soirs de suite. En vingt ans, il avait jamais fait ça. Il me disait ça en me regardant bizarre. D’après lui, ça cadrait à peu près avec mon arrivée ici. C’était quand même pas moi qui lui avait changé ses habitudes à Montaney. Eh bien Antoine, c’est un peu ça qu’il me reprochait. De lui avoir fait perdre un client. Il le disait pas direct mais je comprenais bien. Mais c’était pas une histoire de client qu’il avait perdu en fait. Antoine ça lui plaisait bien la compagnie de Montaney. Il y comprenait pas grand chose au type mais il s’y était attaché. Il devait être un peu jaloux qu’on se parle de livres avec l’autre. C’était un truc qu’il pouvait pas contrôler ça. Et il revenait tout le temps là-dessus Antoine. Quand il partait sur une idée, il la lâchait plus. Moi, je commençais à le regretter d’avoir fait le détour pour l’apéro. Ca me reprenait l’énervement. Ils étaient tarés dans ce bled. Ils le trouvait bizarre Montaney, ils s’en méfiaient tous mais quand on se le prenait un peu, ça les dérangeait. Il leur avait vraiment jeté un sort. C’est vrai que vu comme ça, il faisait un peu sorcier. Antoine, il continue. Il me demande si on s’est pas embrouillé avec Montaney. Ca vient vite avec lui. Après il est contrarié et il sort plus. Moi, je lui ai dit qu’on avait pas eu de problème. Pour changer un peu de discussion, je lui ai demandé à Antoine s’il était au courant que Montaney il buvait pas chez lui. Ca l’a étonné. Il a dit que c’était peut-être sa soeur qui voulait pas. Elle était un peu folle elle aussi. Après il m’a demandé comment c’était chez lui. J’ai un peu décrit mais j’ai pas parlé du tableau. Ca, j’avais vraiment pas envie qu’il sâche. C’était un peu pour le protéger à Montaney de toute cette curiosité et aussi un peu parce que c’était mon secret. Ensuite, Antoine, il me demande si ça tient toujours pour demain le repas. J’ai dit oui. Y’avait pas de raison. Il aurait bien aimé qu’il l’invite lui aussi, ça j’en étais sûr. Il y avait plus droit que moi, depuis vingt ans qu’il le connaissait l’autre. Il serait pas venu, il aurait eu trop peur mais ça lui aurait plu d’être invité quand même. Moi, j’en ai eu marre. J’ai dit que je devais y aller parce que j’avais eu un coup de chaleur et que j’allais me reposer. Antoine, il a regardé le zinc comme s’il réfléchissait. Moi, j’ai payé, j’ai remercié et je suis sorti. Dehors, j’ai entendu qu’Antoine, il m’appellait. J’ai demandé ce qu’il voulait. Il a laissé le bar et il s’est approché de moi. Il m’a donné un sac en plastique avec une bouteille dans du papier journal. Il a dit : « Quand tu iras manger là-bas, tu lui donneras ça. C’est de la cave. Tu lui dis pas que c’est de moi. Ca me fait plaisir. Il a dit ça Antoine, il était très gêné. Ca m’a fait presque de la peine. J’ai pris la bouteille.
J’avais plus du tout envie d’aller au restaurant.
Je suis remonté vers l’hôtel. Je me suis dit que j’irais dans le jardin. Même si la patronne elle m’avait en froid, son mari il viendrait bien boire un coup avec moi. Sur le chemin, j’ai acheté une bouteille pour leur offrir. Dans l’épicerie il faisait chaud comme dans une salle de bain. Ca faisait un air mouillé. Quand je suis sorti, j’ai vu que le ciel commençait à devenir noir. Ca venait des montagnes derrière. On sentait bien que ça allait péter. Je savais aussi que l’été dans certains pays, les orages ils pétaient jamais. Ils vous écrasaient de chaleur mais ça perçait pas. Ca repartait en vous laissant tout collant et fatigué. Celui-là d’orage, je priais presque pour qu’il claque. Le palmier de Montaney, il faisait une silhouette sur les nuages tout en haut du village. On aurait dit un épouvantail. Quand je suis arrivé à l’hôtel, ça a commencé à gronder sourd dans les montagnes. On sentait que ça se rapprochait. J’ai filé à la cuisine et j’ai offert la bouteille à la patronne. Elle était vraiment touchée. Ca la soulageait de plus avoir à me faire la tête. Elle s’était coincée dans cette colère pour l’histoire de Montaney et avec son caractère elle pouvait plus faire marche arrière. Le mari, il s’est pointé dans la cuisine, il arrêtait plus de parler. Il devait attendre ça depuis un moment que la patronne elle me reparle. Lui aussi il était content. Il m’a attrapé par le bras pour qu’on aille dans le jardin prendre l’apéro. On s’est mis sous l’arbre, à la table. Ca faisait drôle, il parlait sans arrêt et autour c’était le grand silence comme avant les tempêtes. Y’avait plus un bruit d’oiseaux, pas un souffle, rien. Y’a eu des éclairs sans tonnerre. Le mari, il a levé la tête et il a dit qu’il croyait pas que ça allait péter. Il a servi deux verres pleins. On a trinqué, ça me faisait quand même plaisir que ça reparte comme ça. On a discuté de pas mal de choses mais on a évité Montaney. Je crevais de chaleur, j’avais la chemise qui collait. Le patron, lui, ça avait pas trop l’air de le déranger le temps.
Au deuxième verre, j’étais saôul. C’était la chaleur. Ca m’a fait de grosses bouffées mais j’étais bien quand même. Quand je levais la tête, je voyais le bout du palmier de Montaney loin vers le haut du village. On s’est bu la bouteille. Le patron, lui aussi, il commençait à en tenir une bonne. On est allés manger. La soirée, je l’ai pas vue passer. La chaleur et le vin, ça m’a encore fait éclater la tête. Le repas, j’en ai que le souvenir de la soupe qui fumait et le patron qui parlait sans s’arrêter. Je me rappelle, j’avais les gouttes de sueur qui tombaient dans l’assiette et la patronne, elle se levait pour me frotter le front comme à un enfant. Après, on est encore sortis dans le jardin. J’ai eu droit à l’alcool de figues. L’orage avait pas pété et ça chauffait moite toujours autant. Je me rappelle pas ce qu’il y a eu encore après. Je crois qu’il faisait nuit et que j’arrêtais pas de penser à ce qu’il pouvait faire Montaney dans son château.

Le lendemain matin, je me suis réveillé, j’étais encore habillé sur le lit. J’avais pas l’impression que c’était une nouvelle journée. Forcément, il faisait encore plus lourd que la veille sauf qu’il y avait pas de soleil. Ca faisait un ciel de métal, du vrai fer blanc. Ca aveuglait. J’ai pris une douche, longtemps et je suis descendu. Le patron, il prenait son café dans la cuisine. Il m’a dit : «Ce soir ca va péter.» Il se passait le mouchoir sur le front. C’était bien la première fois que je le voyais suer. Il avait l’air de pas pouvoir se décoller de sa chaise. Moi, j’ai pris un café aussi, on a un peu parlé puis je suis allé dans le jardin. Le patron m’avait passé le journal et je me suis installé sous un arbre. Y’avait un vieux transat. J’ai pas tenu dix minutes. Je me suis endormi. C’était pas un vrai sommeil mais je pouvais plus bouger. Je sentais la chaleur. J’entendais tout mais quand même un peu endormi. C’était bizarre comme impression. Comme si j’attendais quelque chose mais je savais pas quoi. C’est le patron qui m’a réveillé. C’était midi. J’étais mal. J’ai dit que je me sentais pas très bien et que je mangerais pas. Je suis descendu dans le village. C’était la fin du marché. J’en ai profité pour acheter une autre bouteille pour chez Montaney. J’ai pris un café à la terrasse chez Antoine. Il faisait chaud mais je voulais pas me mettre dedans. Ca faisait tombeau avec l’ombre. Dehors au moins je voyais des gens. J’étais assis, tranquille à boire mon café et je vois d’un coup la soeur de Montaney qui passe devant ma table. Habillée en noir, pliée en deux avec deux paniers de provision. Une vraie sorcière. Elle s’arrête et elle me regarde. Moi, je lui ai fait bonjour de la tête et je me suis levé, je croyais qu’elle voulait me parler. Mais elle disait rien. Elle avait un regard fixe mais pas comme Montaney. Son frère quand il vous fixait c’était hautain. Pas méchant. Je me suis senti bête, je savais plus quoi faire. En même temps, c’était vraiment désagréable. Ca recommençait les reproches. Dès qu’il s’agissait de Montaney, ça passait plus. On me faisait toujours sentir que j’avais rien à faire avec lui. Et puis la vieille elle a tourné la tête et elle est partie. Ca m’a gâché mon café. Cette soirée, j’y pensais presque plus, c’était presque devenu une invitation normale. Là ca redevenait l’enfer. J’avais plus que ça à penser. Gros comme une maison à la fin de la journée. C’est tout remonté d’un coup. Le tableau avec le regard de cette femme, le Montaney qui allait me faire un coup bizarre, j’en étais sûr, cette vieille folle dans les parages. Le pire qui m’angoissait c’était cette ambiance de la maison. C’était lourd dedans. Ca écrasait. Une soirée là-dedans. D’un côté le village, ils étaient tous jaloux, ça les crevait de pas savoir comment il vivait Montaney, de l’autre, les deux cinglés à la table. J’étais pris comme un rat, je voulais plus y aller. J’avais rien demandé moi. Ca me serrait la gorge ce qui se passait. Je me suis levé et je suis parti. J’ai laissé l’argent sur la table, j’avais plus envie d’entendre les réflexions d’Antoine.

A l’hôtel, j’ai pris une douche puis j’ai rangé mes affaires. Je me suis dit que je partirais le lendemain. Montaney, il pouvait me commander dix valises de bouquins, moi je resterais pas plus longtemps. Là c’était trop. Il était deux heures. L’après-midi je voyais pas quoi en faire. J’étais assis sur le bord du lit, je pouvais pas sortir. Dehors c’était le four, dedans c’était la patronne ou Antoine avec leurs airs de fouineurs. J’avais aucune envie. J’avais pas faim, pas sommeil. Je suis resté avec une serviette pour la sueur. J’épongeais. Je faisais que ça. Je pensais plus.

Vers 7 heures, je me suis préparé et je suis descendu avec mes bouteilles et mon livre. La patronne, elle bricolait derrière le comptoir. Elle a regardé mes paquets. Je me suis dit qu’elle allait encore me faire une réflexion. Elle était toute bizarre. Elle a prit quelque chose sous le comptoir et elle me la tendu. C’était un gros paquet dans un sac plastique. Elle m’a demandé si ça me gênait pas de donner ça à Monsieur Montaney de la part des patrons de l’hôtel. C’était un lapin qu’elle avait tué le matin spécialement pour lui. J’ai pris le sac. Je me suis dit qu’ils étaient tous cinglés dans ce bled. Une tribu de fous. Avec l’air de supporter le soleil mais complètement grillés de la tête. Je cherchais plus à comprendre. Quand je suis sorti, la patronne elle s’est penchée vers moi et elle a dit : «Il nous a beaucoup aidés.» Comme pour s’excuser. Dehors, j’ai senti que j’avais très mal à la tête. J’arrivais plus à réfléchir. Ca recommençait les éclairs. Le ciel devenait noir, partout. Quand je suis arrivé devant chez Montaney, le vent s’est levé. Violent. Des grandes rafales, ça tordait le palmier au dessus de la maison. Un air chaud et mouillé. J’ai frappé à la porte en même temps y’a eu un coup de tonnerre incroyable. Je me suis dit qu’on m’avait pas entendu. Mais au moment où j’allais refrapper, Montaney m’a ouvert. Avec un sourire, je l’avais jamais vu comme ça. Il faisait normal. Ca lui allait pas du tout. C’était pas forcé mais ça correspondait pas au type. Il avait une chemise blanche et une cravate mais pas nouée entièrement. Il faisait reposé. Il m’a dit qu’il était temps que j’arrive, que l’orage allait éclater. Moi, ça m’a fait presque sourire de l’entendre parler du temps. On est monté directement dans son bureau. J’ai pu voir la maison, les fenêtres étaient ouvertes. C’était très riche. Et nickel. Ca se voyait que la soeur elle était derrière tout ça avec son balai et ses chiffons. Ca faisait plus du tout angoissant comme la dernière fois. Dans le bureau, au milieu, y’avait une table avec le couvert de mis. Très classe, comme dans un restau chic. Ca brillait de partout. Le tableau, il l’avait mis dans un coin mais tourné vers nous. J’ai trouvé tout ça vraiment très beau comme endroit. La fenêtre qui donnait sur le balcon, grande ouverte avec la tempête qui commençait dehors. Ca faisait film. La soeur elle était pas là, moi je trouvais que ça partait bien.

J’ai donné les bouteilles et le lapin à Montaney. Il avait l’air content de découvrir qu’on l’aimait bien dans le village. Ensuite je lui ai donné le Denise Marie. Je lui ai dit que je le lui offrais. Il m’a regardé longtemps avec aucune expression. Il a pris le bouquin et il l’a fixé avec l’air de celui qui sait plus quoi trop penser. Là, j’ai compris qu’il avait un problème vraiment grave. Pour changer de tête comme ça, faut avoir un truc derrière. Il a fait oui de la tête. Puis il m’a dit merci. Il s’est tourné et il a fait un grand geste pour montrer la table. Il a dit : «Je vous propose de passer à table.» Très théâtre. Mais en fait, je crois qu’il était tout le temps comme ça. Sauf quand il buvait Et encore. Quand il avait picolé, il était plus théâtre dramatique. Sur la table, il y avait une bouteille de Ricard, une de whisky et deux de vin rouge et blanc. Le vin, dans des seaux à glace. Je me suis assis. Montaney il m’a demandé ce que je prenais comme apéritif. J’avais pas vraiment envie de boire de l’alcool mais j’ai pas osé refuser. J’ai tapé dans le Ricard. On a trinqué. Montaney, il s’est mis à me poser des questions sur mon séjour. Si ça me plaisait, si je connaissais avant, des questions très banales. J’y croyais pas que ça l’intéressait tout ça. Je me disais qu’il savait pas comment l’amener son truc. C’était évident que j’étais pas invité pour parler de mon séjour ici. Il m’a resservi un autre verre. L’orage arrivait. C’était le silence complet dehors. Y’avait plus un souffle, on avait le ciel qui entrait presque dans la pièce. Montaney, il s’est levé, très raide un peu comme un vieux duc et il est allé chercher un bougeoir avec plusieurs branches. Un truc de cheminée. Il l’a posé sur la table et il a allumé les bougies. Moi, j’aurais préféré rester dans l’ombre. En plus, les bougies ça faisait de la chaleur. Et on en était arrivé que la chaleur on l’aurait découpée au couteau. Montaney, il suait pire que moi. Il se passait un mouchoir sur le front par moment. Des petits coups discrets. Avec le Ricard et lui Montaney au whisky, on se donnait de ces vapeurs. Au premier verre, l’alcool ça m’était directement monté à la tête. Je bougeais pas trop, avec la cuite de la veille j’avais des vertiges. J’avais peur de renverser un truc. Montaney, il avait les yeux en feu. A mon avis, il avait déjà bu avant que j’arrive. Dans l’escalier je l’avais senti. A peine. Mais y’avait le parfum de l’alcool. Il m’a encore resservi un verre. On se serait cru chez Antoine. Moi, ça me dérangeait plus. C’était le premier Ricard qui arrivait pas à passer. Après ça roulait. Et puis ça me rendait plus à l’aise. Je me suis dit que çe serait mieux de commencer à manger. J’avais peur qu’il devienne mauvais Montaney. C’était la bonne heure pour ça. Mais il avait pas trop l’air. Moi, ça y était. J’étais saôul. Je crois même que c’est ça qui m’a donné du courage pour dire à Montaney ce que je pensais du village et des habitants. C’est venu comme ça qu’il me disait que les villageois étaient des gens sincères et profondément amicaux malgré un premier abord renfermé. Moi, ça, je l’avais compris tout de suite mais j’ai pas pu laisser passer le reste. Je lui ai expliqué que j’en pouvais plus. Au début, il a pas dû trop comprendre, j’étais confus. Après, j’ai un peu raconté en vrac. Les jalousies de la patronne, les réflexions, qu’elle parlait plus, Antoine, ils étaient tous à surveiller et après à faire des cadeaux. J’ai dit que j’étais pas habitué à tout ça, que j’étouffais comme dans une prison. Montaney, tout le temps que j’ai parlé, il a rien dit. Il écoutait. Sans expression mais il faisait de temps en temps oui de la tête. Et puis j’ai arrêté de parler. Je me sentais bête d’avoir lâché tout ça. En plus c’était pas à Montaney d’entendre ça. Ca intéressait que moi. Il s’est frotté le front avec le mouchoir. Puis il a souri. Son sourire triste. Il m’a dit : «Je connais tout ça. Mais j’aime beaucoup ces gens.» Du coup, moi j’avais l’impression de les avoir accusés. Moi aussi, je les aimais bien. Des types comme Antoine, ils sont adorables. Mais je savais pas comment lui dire qu’il y avait des fois je supportais plus de les avoir sur le dos. Chaque fois que je parlais pour dire ce que j’avais sur le ventre, je disais des conneries. Ca partait à l’envers au final. Les gens ils retenaient toujours que le côté qui allait pas. Après pour faire marche arrière, c’est plus possible. Je m’enfonçais encore plus. Montaney, il a tapé un coup sec avec le pied sous la table. Comme de rage. Je croyais qu’il commençait à s’énerver. On avait même pas commencé à manger. Mais en fait, un peu après, la porte s’est ouverte et la soeur est entrée avec des plats. J’en revenais pas. Elle m’a même pas regardé, même pas dit bonjour. Montaney, quand elle a posé les plats sur la table, il l’a attrapé par la manche sans rien dire. Il regardait son assiette. Il la lâchait pas sa soeur. Alors, elle m’a regardé et elle a fait bonjour de la tête. Puis il il l’a lâchée et elle est partie presque en courant. Je savais plus où me mettre. Montaney il m’a jeté un regard. Ca voulait dire qu’elle était dingue l’autre. J’ai mis le nez dans mon assiette le temps que ça passe le malaise. Les plats, c’étaient des salades de tomates avec pas mal de trucs présentés style grand hôtel. Montaney a versé le vin. On a commencé à manger, on parlait plus. D’un seul coup dehors, ça a pété. Ca a fait un rideau de pluie. Avec un bruit de feuilles. Plutôt un bruit comme si on froissait des tonnes de papier. Montaney, il a fermé les yeux et il a respiré un grand coup. J’ai regardé par la fenêtre. La pluie ça faisait des fils d’argent. Tout droits. J’ai vu le tableau dans le coin. La femme, le visage en tête de mort avec les yeux brûlants. Avec ça à côté et les bougies devant, je pouvais plus rien avaler. Ca me reprenait le malaise. Montaney, il s’est redressé sur sa chaise. Très lentement comme s’il avait mal au dos. Il a dit en me fixant : «C’est Denise Marie.» Sur le coup j’ai pas compris ce qu’il voulait dire. Alors il a montré du doigt le tableau, sans le regarder. Il a ajouté : «Par elle-même.»
Moi, j’ai regardé mon verre, j’étais mal, je préférais plus comprendre ou imaginer. Je me suis dit que si vraiment c’était sa tête à Denise Marie et si en plus elle peignait comme ça, elle avait dû l’assassiner avec son bouquin. J’ai dit bêtement : «Elle vous l’a offert ?» Il a ricané et il a répondu qu’il l’avait simplement conservé. Il a bu son verre d’un coup comme chez Antoine. Ca commençait à sentir mauvais. Le tableau, je l’ai plus regardé. Je me suis enfilé les tomates, je les mâchais même plus. J’ai bu mon vin. Je comprenais que l’embrouille ça tournait autour de Denise Marie. Ca se précisait. Je commençais à être fatigué. J’avais envie de savoir, en même temps je m’en foutais de leurs histoires. Mais comme j’étais coincé là, j’aurais plutôt poussé pour savoir. L’autre, il était épuisant avec ses airs mystérieux et la manie de lâcher que des bouts d’informations. Il en crevait d’envie de parler mais ça lui faisait un blocage quelque part. Il me dit : «Je ne doute pas un seul instant que vous soyiez une personne de confiance. Vous avez une grande sensibilité que l’on ne vous a jamais appris à maîtriser. Personnellement et de façon égoïste cela me convient. En d’autres temps, nous aurions développé une grande amitié, je pense». Moi, ce que j’en pensais c’était plutôt qu’il me refaisait une crise. La picole ça le rendait incompréhensible. Je savais pas si je devais le prendre en bien ou en mal ce qu’il avait dit ou si c’était encore ses embrouilles de parole. J’avais rien à lui répondre. Je crois pas d’ailleurs qu’il attendait une réponse. On a continué à manger. La pluie ça faisait tellement de bruit que ça me soulageait un peu des silences. Il a resservi à boire. Il a vidé son verre. Chaque verre, il lâchait un truc de plus. J’attendais le suivant. C’est venu de suite. Il dit sans me regarder : «J’ai vécu quinze ans avec Denise Marie. Quinze années irréelles.» J’ai voulu parler mais j’ai encore laissé partir une connerie. Je lui ai dit qu’il était pas rancunier après ce qu’elle avait écrit. Ca l’a fait sourire. Il a dit : «redevable.» Il est resté un petit moment à tapotter sur le bord de son verre. Moi, j’avais fini ma salade. J’avais l’assiette vide, je savais pas quoi faire. J’ai regardé la pluie. C’était bien, ça se calmait pas. Mais la fraîcheur, elle entrait toujours pas. Nous, dedans, on se fondait à la bougie. Et au vin. Montaney, il a donné un autre coup de pied sous la table. Ca m’a fait un coup au coeur. Dans la minute, la soeur, elle s’est pointée avec un long plat fumant. Un lapin ou un gibiet, un truc que j’arrivais pas à voir sous la sauce. J’avais plus très faim. En plus, Montaney, je le soupçonnais d’avoir fait faire un repas qui en finirait pas avec des plats à la suite les uns des autres. La soeur elle nous a servi, avec Montaney qui la surveillait. Ca a duré un temps fou toujours dans le silence. Je me suis essuyé le front avec la serviette pour faire quelque chose. En même temps je me suis dit que ça se faisait pas. J’avais jamais de mouchoir, ca me donnait l’impression d’avoir mon nez dans ma poche. N’empêche y’avait des moments ça pouvait servir. Ensuite la folle, elle a voulu remplir nos verres avec une nouvelle bouteille. Montaney, il a fait un bruit avec la bouche, ça la fait partir. Je m’y faisais toujours pas à ces manières. Même cinglée moi, j’aurais jamais pu la traiter comme ça la soeur. En plus devant du monde. Montaney, il a fait le service. Toujours très classe avec deux couverts, sans faire une éclaboussure de sauce. Il a rempli les verres en me disant de gôuter le vin. J’avais plus trop la langue pour apprécier. Montaney, il attendait avec la bouteille à la main que je lui donne mon avis. Ca, je supportais pas qu’on me regarde quand je goûtais le vin. J’ai dit que c’était délicieux. L’autre il me répond en me servant : «Denise Marie a été enterrée dans le caveau de ma famille.» Qu’est-ce que ça pouvait me faire. J’avais encore oublié que Montaney il lâchait jamais son histoire. Toujours avec son air de s’occuper de trucs sans intérêt mais avec la tête bloquée sur le même sujet. J’ai demandé si la famille de Denise Marie elle avait rien dit. Lui, il dit que non parce qu’elle n’en avait pas et que sa violence et son talent venaient du fait qu’elle avait poussée toute seule. Ca m’a fait drôle cette réponse. Moi aussi j’avais poussé tout seul. Je me trouvais pas génial mais j’avais fait mon chemin. Mais je me voyais pas finir dans le trou d’une autre famille. D’ailleurs, j’aimais pas trop penser à ça. On a tapé dans le plat. Enfin surtout moi parce que Montaney il recommençait sur son histoire. Il explique que Denise Marie elle dort dans la propriété familiale dans la Creuse. Le berceau des Montaney Laferté. C’est à moitié à l’abandon le domaine. C’est tenu par son oncle et sa tante. Ils ont un métayer. C’est lui qui s’occupe du caveau. C’est un vieux qui est très attaché à la famille. Surtout à Montaney. J’ai demandé s’il avait beaucoup de famille Montaney. Il a répondu que oui, partout, en france et dans le monde. Mais que ce n’était pas d’un grand intérêt. Il est revenu à son métayer. Il a raconté des histoires de son enfance, qu’il allait toujours se cacher chez le métayer. Que c’était comme son grand-père. Que quand il avait fait descendre Denise Marie dans le caveau, c’était le seul à pleurer de la famille. Moi, je comprenais pas pourquoi il parlait de ce vieux comme ça. Il avait l’air de beaucoup l’aimer. Moi, je mangeais, je picolais. Je m’étais pas rendu compte que j’y étais entré dans son histoire à l’autre. Ca m’avait mis l’imagination en marche. Je le voyais bien le vieux. En train de fleurir la tombe. Et l’oncle et la tante dans la propriété. La famille qui tirait la gueule parce que Montaney il avait pris une femme de la rue. Une pas noble. J’avais des bouts qui me venaient comme ça. Je reconstituais. J’avais pas de mal à imaginer que sa famille à Montaney elle avait dû lui pourrir la vie avec Denise Marie. En plus une fille sans famille qui écrit pour le ridiculiser. Et en même temps, La Denise, elle avait pas dû se laisser marcher dessus. Montaney il s’était remis à manger. Mais il parlait aussi. Très calme. Des souvenirs, des scènes, des trucs un peu éparpillés mais je voyais très bien l’ensemble. Il avait tout coupé avec la famille et il était parti avec Denise Marie. Le truc classique. J’ai posé des questions. Mais prudent. J’ai demandé quel caractère elle avait Denise Marie. J’ai précisé que si je demandais ça c’était à cause du tableau. Elle avait pas un visage courant. Alors Montaney, il dit : «Psychopathe.» J’avais pas la définition exacte du mot. Je sentais que ça devait être assez poussé comme tare. J’avais pas du tout envie d’aller dans ce chemin là. J’ai pas parlé pendant un petit moment. Montaney il s’est remis à faire le service, à remplir les verres puis mon assiette. J’en voulais plus de l’animal. J’ai fait non de la main mais l’autre il a continué à recouvrir avec la sauce. Pour pas montrer que je voulais plus y toucher à mon assiette, j’ai recommençé la conversation. Mais c’était pas facile. J’avais que des pièges devant moi. Mais je me suis que j’allais pas passer la soirée à attendre des petits bouts d’information. J’ai attaqué en demandant de quoi elle était morte Denise Marie. L’autre il a fait un geste bizarre de la main, j’ai pas compris ce que ça voulait dire. Il est reparti dans ses histoires de métayer, de la Creuse, de la propriété. Il a voulu savoir si je connaissais le coin. J’ai dit que j’étais déjà passé par là plusieurs fois. Vraiment connaître, non. Je situais. Pas plus. Alors, il m’a demandé si j’avais des enfants, de la famille. Ca, ca me plaisait pas du tout comme question. J’ai quand même répondu. Sans me gêner. J’ai dit ce que j’en pensais de la famille. Par rapport à moi bien sûr. C’était pas mon truc. Pour moi c’était l’étouffement comme au village. Enfin, c’était comme ça que je voyais ça, moi. De toutes façons, j’en avais jamais eu. Mais ça, je voulais pas en parler. Montaney, il a dit : «Tans pis. C’est dommage, vous en ferez ce que vous voudrez.» Une fois de plus, j’ai pas compris. Mais j’ai pas relevé. La moitié du temps il parlait pour lui. Il a regardé mon assiette. Il a fait avec l’air distrait : «Vous ne mangez pas ?» J’ai répondu que c’était délicieux mais que j’en pouvais plus. Il a voulu remplir mon verre mais il était encore plein. Il a soupiré et il est resté avec les yeux sur mon assiette. Dehors ça pleuvait plus. Il devait y avoir une gouttière de bouchée, ça faisait un bruit de goutte sur du fer, un peu comme une pendule. J’ai regardé les bougies. Ca coulait partout sur la nappe. C’était vraiment des trucs de riche de bousiller une nappe en tissu avec de la cire. Ce côté chez Montaney, ça m’énervait. Le seul truc qui comptait pour lui c’était ses problèmes. Il pourrissait la vie à tout le monde avec ses histoires. Il savait pas vivre simplement. Je pensais ça mais en même temps, je partais pas. Depuis le début je lui avais tout passé à ce type. Je voyais bien que j’y étais collé comme une mouche à un tortillon. Ca puait ses histoires mais on s’y prenait dedans. Et là, encore, j’attendais que monsieur veuille bien revenir de ses pensées. J’étais d’accord, c’était un sorcier. Il s’en rendait même pas compte. Il a redonné un coup sous la table. La soeur, elle a apporté deux salades de fruits. Montaney, il lui a dit qu’elle pouvait aussi porter les cafés. Puis il s’est levé et il est allé chercher la bouteille d’Antoine. Y’avait rien de marqué dessus mais à la couleur claire ça avait l’air dur. Montaney il a fait un peu sauter la bouteille dans sa main avec un petit sourire. La soeur, elle regardait ça avec un air mauvais. Elle bougeait pas. Juste à côté de lui. L’autre il lui a montré la bouteille. Contre son nez. Ca l’a fait reculer comme si elle avait vu le diable. Elle m’a regardé comme si c’était moi qui le faisait plonger à son frère. Puis elle est sortie. Cette vieille, elle avait des yeux à vous jeter un sort. Quand on avait une sorcière pareille devant, on finissait par y croire à leurs histoires aux gens du village. Maintenant, je comprenais un peu qu’ils soient comme ça. C’est pas évident de penser calme quand on est dedans. Montaney il a débouché la bouteille. Il la reniflée en fermant les yeux. J’ai bien compris qu’à l’heure qu’il se faisait ça lui suffisait plus le vin ou le whisky. Mais je m’en foutais de toutes façons. Il était parti pour s’éclater la tête et en plus il avait envie de parler. Moi, j’avais qu’à y aller doucement sur la picole et écouter. Il nous sort deux petits verres, le genre en cristal, vieux des ancêtres. Le truc qui me fait peur. Fragile, tu le casses, tu descends deux générations de souvenirs et de traditions. Des verres avec un pied en plus fin comme une patte de moineau. Le bibelot à pas sortir de sa vitrine. J’y ai mis les lèvres, à peine, ça m’a brûlé. J’ai reposé le verre mais alors loin. Montaney, il a enfilé la dose cul sec, il a un peu gratté la gorge mais ça a eu l’air de le calmer. Il s’est resservi au même moment où la soeur elle est revenue avec les cafés. Moi, j’avais même pas commencé ma salade. Quand j’ai vu la vieille se pointer, j’ai piqué dans mon assiette, je me suis dit qu’elle était capable de me l’enlever. C’est pas que j’avais faim mais j’avais pas envie de m’accrocher avec elle. Mais c’était plutôt son frère qu’elle avait dans le viseur. Elle en avait peur, ça se voyait. Elle l’attaquait jamais de face. Elle lui a posé le café devant en lui faisant une éclaboussure sur la chemise. Montaney il a regardé la tâche sans rien dire. La soeur elle était figée comme si elle attendait une punition. L’autre il s’est levé, calme. Il a attrapé la vieille par le bras et il l’a tirée vers la bibliothèque. Une scène incroyable. Il lui faisait ça comme un gamin qu’on amène à la douche et qui freine avec les pieds. C’était tellement énorme que ça me gênait plus. Je regardais comme au cinéma. La soeur elle poussait des petits grognements. Je me suis dit qu’elle était muette. C’était des bruits de muet qu’elle faisait à peine en ouvrant la bouche. Montaney, il la colle devant une étagère de livres et il ouvre une petite porte. Des faux livres, un coffre. Le truc classique. Je comprenais pas qu’il ait pu faire construire une cachette aussi bête Montaney. Ca lui ressemblait pas du tout. J’aurais plutôt vu une planque plus vicieuse, un mécanisme de tordu. Il fait un code très vite, en même temps il tient la soeur avec les doigts plantés dans le bras. On se demandait qui c’était le plus cinglé des deux. La vieille qui avait des coups de reins comme une bête en train de crever. J’ai pas réalisé, je me suis levé pour aller voir de plus près. C’était même pas pour défendre la vieille. Je m’en foutais. Dans cette baraque, y’avait un moment on pouvait plus avoir de réactions normales. Je me suis avancé juste pour voir. J’ai entendu le ressort du coffre, ca a fait un déclic et Montaney il a ouvert en grand devant le visage de sa soeur. Alors l’autre elle a fait un bruit de poule qu’on étrangle. Moi j’ai dû faire un bruit pareil. Ou peut-être même rien du tout. J’ai eu les cheveux en l’air. Ca m’a fait froid partout dans la peau. Ce truc je l’ai eu qu’une fois dans ma vie, c’est horrible comme impression. Dans le coffre de Montaney, y’avait une tête. Enfin, moi je dis une tête, c’était juste un crâne. Mais je l’ai reconnue tout de suite la Denise Marie. La mâchoire qui crachait à la gueule ça trompait pas. Là, vraiment, je me suis dit que j’allais me tirer. Rapide, sans explications. Mais je pouvais même pas. La vieille elle regardait par terre avec les yeux morts. Elle avait des petits hoquets. Si elle avait pu s’arracher le bras, elle l’aurait fait. Montaney, lui, il bougeait pas. Il fixait le crâne. Le crâne, il nous regardait avec les orbites comme des yeux qui riaient. Exactement le tableau. J’ai compris pourquoi elle avait une tête qui vous rentrait dedans cette femme. La peau et tout le reste ça lui servait à rien. Ce qu’on voyait c’était la tête de mort. Cette fille elle puait la mort, la catastrophe, plein de saloperies. Elle le savait et ça lui avait donné cette espèce de sourire malsain qu’elle avait sur le tableau. Tu parles que le Montaney il avait pété les plombs rapide avec un truc pareil. Moi, j’aurais filé d’un coup devant ça. Montaney, avec son goût pour le bizarre, il était tombé en plein dedans. Programmé. A quatre pattes devant le phénomène. Il s’en était jamais relevé. En plus, le crâne, il l’avait mis comme dans un petit cercueil en velours rouge. Style truc d’église avec un os de saint. Un vrai film d’horreur. J’étais raide, je pouvais plus bouger un poil. Mais en même temps je pensais à fond. Ca se bousculait. Ce cinglé qui avait déterré sa femme, Antoine et les patrons de l’hôtel qui se doutaient pas que l’autre il vivait avec sa tête de mort, Montaney, il me faisait de la peine, mais de la peine, j’en avais les larmes aux yeux. La soeur, dès qu’elle faisait une connerie, il devait venir la ballader devant son coffre pour la calmer. Je revoyais Montaney chez Antoine. Qu’est ce qu’il pouvait bien avoir dans la tête quand il se saôulait ? Il la retrouvait ? Il se rendait compte qu’il était complètement frappé ? Il picolait pour se sortir de cette merde ? Et pourquoi j’avais droit à voir ça moi ? Il a lâché la vieille. Elle est partie à reculons toujours avec ses hoquets. Montaney il me tournait le dos, il regardait sa femme. Moi, j’ai pas calculé, j’ai juste eu le temps de me mettre au balcon et j’ai vomi dans le jardin. Je me suis retourné les tripes, ça m’a fait mal. Je pouvais plus reprendre mon souffle. Je croyais que c’était fini, je me relevais et ça repartait. Je regardais n’importe où, je voyais les yeux du crâne et les dents. Ca se dessinait partout. Au bout d’un moment, j’ai repris ma tête. J’ai vu le jardin. Derrière y’avait le village avec tous les habitants tranquilles. Ils devaient faire leur vaisselle ou regarder la télé. Ca me faisait envie, ça me prenait à la gorge. J’aurais voulu être assis dans le jardin de l’hôtel avec le patron. Ou écouter les conneries d’Antoine. Je suis rentré dans la maison. Montaney, il était toujours devant son crâne. Il en bougeait plus. Je le voyais de profil, il était blanc comme un linge. Je suis allé chercher un verre et je l’ai rempli avec la gnole d’Antoine. Je l’ai porté à Montaney. Il l’a bu d’un coup. Il regardait toujours dans le coffre. Il a dit : «Je suis un malade.» Alors j’ai pris les choses en main. Je lui ai demandé de refermer le coffre et de venir s’asseoir pour parler. Je crois qu’il attendait que ça, qu’on s’occupe de lui, qu’on le prenne en main. Il a fermé sa boîte et il est allé s’asseoir. Mais pas à la table. Derrière son bureau. Je suis allé prendre mon verre et la bouteille d’Antoine et je me suis assis en face de lui sur un fauteuil, un peu comme si j’étais en consultation. Je l’ai resservi, il m’a regardé comme pour dire : «Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?» Moi, j’avais envie d’une cigarette. Je fumais plus depuis longtemps mais là, ca me faisait une envie pressante. J’ai demandé s’il avait des cigarettes. Il a poussé une boîte devant moi. C’était des cigares. Des trucs longs et fins. Genre cigare de femme ou d’aristocrates. J’en ai pris un. J’ai pas fait le rituel de renifler et de mordre dedans. Je savais pas faire ça et de toutes façons, c’était pas le moment de jouer le délicat. Quand je l’ai allumé, ça s’est enflammé comme de la paille, c’était tout sec. J’ai fait comme si je remarquais pas. J’ai demandé à Montaney de m’expliquer son histoire. Je lui ai dit qu’il pouvait me faire confiance. Il m’a regardé avec un air étonné. Il a répondu que si j’étais ici c’est qu’il avait toujours su qu’il pouvait me faire confiance. Puis il a dit : «Je n’ai pas d’histoire à vous raconter. J’ai un service à vous demander.» Ca j’aurais dû m’en douter. J’ai pas insisté, j’ai demandé ce que c’était le service. Il a pas répondu. Il s’est levé et il est parti vers les livres. Il les a regardés. Des murs entiers d’étagères bourrées de bouquins, magnifiques, que du cuir avec des tranches à l’or fin. J’aurais eu ça, moi, je les aurais pas lus mais j’aurais passé des soirées à les regarder. Ca avait une puissance tous ces bouquins rangés comme ça. Ca me fascinait. Montaney, aussi, y’avait qu’à le voir planté devant les étagères. Il a dit sans se retourner avec une voix de théatre : «Je vous ai couché sur mon testament. Tous ces livres vous appartiendront à ma mort. Ma soeur est au courant. A charge pour vous de leur trouver un nouveau local. Mais je n’ai pas de crainte.» J’ai pas trop réalisé sur le moment. Faut dire qu’avec ce que j’avais vu avant, j’étais plus à une émotion près. J’ai pris ça comme ça venait. J’ai cru ce qu’il disait sans problème. Quand il avait décidé un truc Montaney, y’avait pas à revenir dessus. Je me suis dit : un jour j’aurai ces bouquins, j’en ferai rien, mais je les aurai. Et puis d’un coup, ca m’est venu à l’idée que le service il allait être aussi gros que le cadeau. Mais ça m’a pas fait peur, ça m’a juste intrigué. Je me sentais capable de faire tout ce qu’il allait demander Montaney. Je me suis dit, je fais plus rien, je laisse venir. J’ai bu un verre. Son truc à Antoine, il me déchirait les tripes. Ca saoulait même plus. Mais je m’envoyais des petits verres à la suite. Pour une fois, ça me tracassait pas de me dire que le lendemain je serais malade. C’était bizarre, j’avais pas l’impression qu’il y aurait un lendemain. Montaney, il s’est retourné d’un coup vers moi. Il m’a fait un grand sourire et il a filé derrière son bureau, rapide, comme s’il était content. Il a sorti un dossier d’un tiroir et il l’a posé devant lui. Il m’a demandé si je pouvais lui servir un autre verre. Puis il a tapé dans la boîte à cigares. Il en a attrappé un et il l’a roulé entre les doigts. Il a repris son mauvais regard fixe. Bloqué sur la boîte. Et puis il m’a regardé et il a fait éclater le cigare. Il a encore fixé la boîte et il a dit qu’il était désolé de m’avoir fait fumer ça. J’ai répondu que je m’y connaissais pas trop en cigares. Il a bougé la main pour montrer que de toutes façons ça n’avait aucune importance. Il s’est enfilé le verre et il a ouvert le dossier. Il était bourré de feuilles jaunies style actes de notaires. J’ai vu des photos en noir et blanc. J’ai pas trop eu le temps de voir parce qu’il cherchait dans le tas mais il m’a semblé que c’était une grande ferme sur les photos. Je me suis dit que c’était la propriété de la famille. J’ai regardé les mains de Montaney. Il tremblait, c’était pas possible de trembler pareil. Je l’avais jamais vu trembler. Pourtant j’avais souvent regardé ses mains chez Antoine. Je m’étais même dit qu’il avait pas les mains d’un ivrogne. Elles étaient fines et elles avaient des mouvements solides. Mais là, c’était impressionnant. Je savais plus ou poser les yeux. Il a fait «ah !» et il m’a montré une feuille. Il l’a reposée aussi rapide sur le tas et il s’est levé. Il a attrapé la bouteille d’Antoine et nos verres et il est allé s’asseoir dans un fauteuil. Il m’a demandé de prendre le canapé.

Je me suis assis en face de lui. Je le voyais en silhouette sur la fenêtre. On avait une table basse entre nous. Avec la bouteille d’Antoine dessus. Elle était à moitié vide. On est resté pas mal de temps sans rien dire. Le seul truc qu’on faisait, on se remplissait les verres, une fois lui, une fois moi. Comme des copains de bistrot qui ont plus rien à se dire mais qui sont contents de picoler ensemble. Cette soirée ça avait foiré pire que ce que j’avais imaginé mais je m’en foutais. Rien qu’à rester assis comme ça même sans rien faire, j’étais bien. J’en savais pas plus sur la Denise Marie, je me doutais bien qu’il en lâcherait pas plus. C’était pas grave. C’était pas compliqué d’imaginer les soirées avec le crâne. Je regardais le tableau. Peut-être parce que j’avais picolé, j’avais l’impression que ça saignait cette peinture ou que ça dégueulait. Mais elle me dérangeait plus. Montaney, lui, il dégageait pas comme la Denise Marie. Il avait des trucs bizarres dans son comportement mais il faisait sain, pas détraqué. A la limite, je le trouvais un peu artiste avec ses manières mais pas malade. Je me disais qu’avec tout son fric, sa famille, ses études, il aurait pu faire plein de choses. Et il s’était pourri la vie avec cette histoire. Ca me faisait presque rire, je trouvais ça con, un peu ridicule. C’était un gâchis incroyable mais en même temps on pouvait pas trouver de responsable. J’étais dans mes pensées comme ça et Montaney il ricane et il dit : «Quel spectacle.» Je savais pas s’il parlait de moi ou de lui. Il m’a servi un verre, c’est moi qui ait fini la bouteille. Il a voulu trinquer, on a levé les verres et il a fait : «Ca suffit pour ce soir.» Je me suis dit que j’allais y aller. Je me suis levé. Il m’a pas retenu. Il m’a juste raccompagné jusqu’à la porte du couloir. J’ai pas demandé quel service il voulait que je lui rende mais je lui ai dit qu’il pouvait compter sur moi au besoin. Il a souri et il m’a serré la main. C’est tout. J’ai pris les escaliers, je m’accrochais à la rampe. J’en tenais quand même une bonne. J’ai pas croisé la soeur. Je me souviens, en arrivant dans le couloir, en bas, je me suis fait une réflexion bête, tout content. Je me suis qu’on était devenu de bons copains. C’était vraiment un truc d’ivrogne ça.
Je suis descendu dans les rues vers l’hôtel. J’étais bien. Je trouvais que le village, je l’aimais bien.


C’est la patronne qui m’a réveillé. J’étais pas très frais, j’avais la tête à l’envers. Il faisait soleil, j’avais pas fermé les volets. Elle me fait : « Monsieur Montaney est mort. On l’a trouvé dans son bureau ce matin. Il s’est...» Elle s’est mis la main devant la bouche.
Ah putain, ce truc. Je la reverrai toujours la patronne, debout dans l’encadrement de la porte.
Elle attendait que je dise quelque chose, elle avait les yeux rouges, mais rouges. Mais moi, je pouvais rien faire. J’avais la nuque raide d’un coup. Je pouvais plus respirer. Le soleil il rentrait par la fenêtre, il faisait un beau carré de lumière jaune sur le parquet. C’était d’un triste. Je me suis levé, j’ai dit que je descendais, je suis allé vomir. J’ai donné un grand coup de pied dans la poubelle sous le lavabo. Pourtant je suis pas un violent. Mais là, c’était pas juste. C’était trop triste. Je me suis pris un truc en fer, une barre sous le lavabo. En plein sur le dessus du pied. Ca m’a fait tomber par terre avec la douleur. Ca m’a fait pleurer. Mais alors pleurer comme un gamin. J’avais le pied qui pissait le sang, ca partait dans tous les sens. Après, ça a pas beaucoup d’intéret à raconter. Je suis descendu à la cuisine. Le patron, il était devant son café. Il avait les yeux rouges aussi. Il a tourné la tête vers le mur pour que je voie pas. Personne parlait. De toutes façons pour dire quoi. La patronne elle a vu mon pied avec une serviette autour pleine de sang. Elle a rien dit, elle m’a poussé sur une chaise et elle a enlevé la serviette. Elle m’a mis une bassine dessous et elle est allé dans le couloir. Je l’ai entendu qui téléphonait au docteur. C’était ce qu’il y avait de mieux à faire. J’avais le pied il avait doublé. Après ça, la journée elle est passée, affreuse. Le docteur il est venu, il parlait à voix basse comme si le mort il était dans la pièce. D’ailleurs tout le monde parlait à voix basse. Moi, je me suis retrouvé avec des bandages, mon pied il était énorme je pouvais même pas mettre de chaussure. Je suis resté dans la cuisine. J’aurais pas pu rester seul. Plein de monde est passé, ils parlaient dans le couloir. Des gens du village que je connaissais pas. Ils discutaient aussi à voix basse. Ils parlaient pas dans la cuisine, on aurait dit qu’ils voulaient pas devant moi. Mais je m’en foutais. J’avais besoin de rien savoir. Le soir, y’à Antoine qui est passé pour me voir. Il a été adorable. Il avait pris sa voiture pour m’amener au café. Je l’ai suivi. Il me tenait par le bras dans l’escalier de l’hôtel. Sur le trajet, il a simplement dit qu’une ambulance avait amené la soeur de Montaney. Dans le café, ça parlait aussi à voix basse. Quand je suis entré, tout le monde m’a salué de la tête. Avec un air comme si j’avais perdu quelqu’un de la famille. Antoine, il m’aidait avec un bras autour de la taille. Je me suis dit que le spectacle aurait pu être vraiment marrant un autre jour. ll m’a assis à une table et il est allé me chercher un verre. Un truc fort. Ca m’a fait du bien. Quand j’ai regardé dans la salle, j’ai vu la table de Montaney. J’ai senti que j’allais encore pleurer. Antoine, il m’a pris la nuque dans la main et il m’a un peu secoué. Je savais plus où me mettre, j’avais honte. Je suis resté un peu comme ça, avec le nez dans mon verre. C’était lamentable.

Le lendemain, y’avait l’enterrement. Ils avaient fait vite. La manière qu’il était parti Montaney ça leur avait pas plu du tout. Le curé, il voulait pas couvrir ça. Je comprenais pas. Ils avaient tous de la peine mais ça les empêchait pas de faire des histoires. Le suicide c’était pas une façon de mourir. Ca les travaillait ça. Le curé, c’est moi qui lui ai parlé de Montaney et de ce qu’il avait écrit. Y’avait pas plus religieux et croyant que lui. L’abbé il voulait bien me croire mais pour lui ça justifiait pas de partir comme ça. C’était pas chrétien comme mort. Je sais plus trop ce que je lui ai dit mais j’ai gueulé. J’ai vraiment gueulé. Moi, je croyais pas en Dieu. C’était des trucs qui me passaient au dessus de la tête. Alors en plus les cérémonies et toute la comédie... Mais pour Montaney, je voulais pas qu’on le laisse partir comme ça. Le curé il a fini par accepter mais ça lui arrachait les tripes. J’étais dégoûté. En plus, c’était tellement vite cette histoire qu’ils avaient même pas de corbillard pour transporter le corps. C’est Antoine qui a prêté son fourgon. Mais il a pas voulu conduire. Moi, je l’aurais fait mais je pouvais pas avec mon pied. Ca a encore fait des histoires pour savoir qui allait conduire. On aurait dit qu’ils transportaient le diable. En plus y’avait juste à aller à la ville. Cinquante bornes. Le patron de l’hôtel, il a dit qu’il le ferait. Encore une fois parce que j’ai insisté. On s’est tous retrouvés à l’église. Ils parlaient à voix basse avec des regards en coin comme des voleurs. J’avais la haine. Je les aurais claqués. On est entrés dans l’église, on s’est assis. Dans l’allée ils avaient mis des traiteaux pour le cercueil. Mais le corps il était encore à la villa. Y’avait une histoire de docteur et de rapport médical. Les gendarmes ils voulaient pas lâcher le suicidé. Ca leur semblait pas clair. Au bout d’une heure qu’on attendait, Antoine il est parti voir ce qui se passait. Sur les bancs ça commençait à marmonner dans tous les coins. Surtout les vieilles. Le curé il s’était planqué dans la sacristie. Il devait être vraiment mal. Et puis Antoine il est revenu. Il a demandé à trois hommes du village que je connaissais pas de l’aider. Là, pareil, les types ils y sont allé à reculons. Y’en a même un sa femme elle voulait pas qu’il y aille. Le curé il a fini par sortir de son trou pour ouvrir le portail. Ils ont apporté le cercueil. C’était même pas un cercueil. Le menuisier il avait monté une espèce de boîte avec de l’aggloméré, c’était du travail dégueulasse. Ils ont posé l’engin sur les traiteaux et ils ont déguerpi. J’en étais malade. Je me suis levé et je suis allé près du cercueil. Le curé il a parlé. Il a demandé qu’on l’ouvre et il a dit qu’on avait quelques minutes pour se recueillir devant le défunt. Personne est venu à part Antoine. Montaney, il était couché direct dans la boîte avec la tête sur un coussin. Il était bien habillé. C’est tout ce qu’ils avaient fait de bien pour lui. Il avait aucune trace de blessure. Les vieilles elles avaient dit qu’il s’était mis une balle dans le coeur. Je le regardais, j’y croyais pas qu’il était mort. Il faisait reposé, calme. Il était pas plus blanc que d’habitude. Je pouvais plus me décoller. Je me sentais vide. J’avais pas de peine, j’avais aucune idée dans la tête. Antoine, il m’a pris doucement par l’épaule pour me dire qu’il fallait s’asseoir. Le curé il a parlé, je sais pas ce qu’il a dit. Quand j’y repense, je le revois faire tout ça très vite. J’ai entendu les coups de marteau pour clouer la boîte et puis on est sortis. On s’est tous mis derrière le fourgon. Antoine, il a dû le faire démarrer, le patron de l’hôtel il y arrivait pas. La patronne elle en profité pour poser un bouquet de fleurs du jardin sur le cercueil. Elle a fait ça rapide, un peu en cachette des autres. On a suivi la camionette jusqu’à la sortie du village. Y’avait que ça qui ressemblait à peu près à un enterrement. Et puis on l’a regardée partir sur la route. C’était triste et minable. Ce petit camion pourri qui filait devant, ça me foutait une rage. Montaney il partait là-dedans comme des caisses de bières vides. Il faisait encore chaud comme les jours avant mais moi j’étais glacé. Je sentais même plus mon pied. C’était nul, je trouvais ça vraiment nul. Antoine il m’a invité au café. Mais là, j’ai pu rien faire. D’un coup j’ai senti tout mon corps. J’avais mal partout. J’avais le pied en sang. Ca m’a fait un gros vertige et j’ai vomi. Les vieilles, elles sont venues voir ce qui se passait. Antoine il les a poussées pour qu’elles partent. Moi je me suis assis sur le bord de la route et Antoine il a fait pareil. On a pas bougé pendant un bon moment. J’étais vidé, j’avais envie de rien faire. J’avais même pas la force de dire à Antoine qu’il pouvait y aller. Il faisait chaud, ça devait être midi. Je sais pas pourquoi j’ai pensé à mon boulot. J’avais l’impression d’être parti depuis des siècles. Ca me semblait loin le patron, les bouquins. J’ai regardé le village. C’était la première fois que je le voyais un peu de l’extérieur. A l’entrée, y’avait deux vieux qui étaient restés là pour discuter.

Je voulais partir du village le lendemain. Mais j’ai pas pu. La patronne à l’hôtel elle m’a dit que Montaney avait laissé une lettre pour moi et que je devais passer chez le notaire à la ville. Antoine voulait m’accompagner mais j’y tenais pas trop. J’ai pris le car. A l’étude, le notaire il m’a expliqué qu’il m’avait convoqué sans la famille, que c’était Montaney qui l’avait voulu. J’étais assis en face de lui, j’avais le pied qui me lançait. Je me sentais pas bien, j’ai failli demander qu’on remette ça à plus tard. Mais ça m’a un peu passé. J’avais raté le début de ce qu’il racontait l’autre. Il a lu une lettre.J’ai reconnu la façon de Montaney de parler. Il me remerciait, il disait que j’étais un homme d’une extrême sensibilité, que j’inspirais le respect, des trucs flatteurs, je me demandais ce que j’avais fait pour lui faire écrire ça. Ensuite il parlait des livres qu’il me donnait. Et puis le notaire m’a regardé avec un air bizarre et il a lu : «... et j’exprime ainsi comme ultime volonté, le souhait suivant : monsieur...restituera à monsieur..., métayer retraité à la propriété ... le colis confié à maître ..., notaire à...». Et à ce moment le notaire il se lève et il va vers un gros coffre. Il sort un paquet et il me le pose sur le bureau juste devant moi. Quand j’ai vu ça, j’ai eu les poils raides sur les bras. J’ai bien regardé la figure du notaire. Dans les yeux. J’ai compris qu’il savait pas ce qu’il y avait dans le paquet. On a fait tous les papiers, j’ai signé tout ce qu’il voulait. Il me demandait chaque fois si je voulais mûrir ma réflexion. De réflexion, j’en avais plus. J’avais plus d’idée, plus de cervelle, j’avais plus rien. Je voulais me tirer. Je suis parti avec le colis. Dans l’escalier avec mon pied, il fallait que je m’accroche à la rampe. Avec ma boîte sous l’autre bras. J’avais l’impression de transporter une bombe. Je me suis mis au fond du bus contre la vitre. Avec la tête de Denise Marie sur les jambes. C’était l’heure creuse, le chauffeur il attendait de remplir le bus pour partir. Dehors ça cognait, j’avais le pied qui enflait. Une vieille est montée, y’avait des places partout mais elle est venue s’asseoir près de moi. On a attendu encore et comme personne venait on est partis. Sur le trajet du retour, j’ai regardé la mer. C’était bleu. Vraiment très bleu. C’était vers le milieu de l’après-midi.