Fast Food


Paris Novembre 2001


Bernard était accoudé au comptoir en bakélite, sous un néon particulièrement lumineux qui rendait presque fluorescent son gobelet en plastique. Il ne buvait jamais mais ce soir, il avait demandé une bière. A l’horloge Pepsi, juste au dessus de lui, il était dix-huit heures. L’heure bâtarde du retour de boulot, des transports en commun, des courses avant le repas, des gosses à rapatrier, l’heure de la masse qui grouille, de l’agitation vaine. Bernard regardait son gobelet de bière sans bulle en se disant que c’était vraiment le seul truc à ne pas commander ici. Il n’osait même pas jeter un coup d’œil autour de lui. Il devinait le décor. Un fast food de quartier, paumé, désert, tenu par un Indien sans expression. Un couloir écrasé sous la lumière livide d’un néon unique et stroboscopique, des murs vert pastel, un étalage de pizzas raccornies. Et puis, sur le comptoir, ces distributeurs de serviettes en papier pliées en triangle et les inévitables chalumeaux articulés. Et cet Indien toujours affairé à ne rien faire. Bernard devinait sans se retourner la reproduction délavée d’un paysage exotique punaisée au mur, dans son dos. Certainement un ruisseau enjambé par un petit pont arrondi, dans un décor tarte et fleuri. Le tout d’une facture candide et maladroite. Et les tables et les chaises. En formica, à coup sûr. Imitation bois avec les bords qui se décollent. Il se retourna. L’Indien lui jeta un regard furtif et méfiant. Tout correspondait, à part l’estampe du mur. Une divinité Hindoue aux bras multiples jouant avec des couteaux à lame ondulée. Des lames. Il revit sa paire de ciseaux fichée dans la gorge de l’autre idiote. Ses ciseaux qu’il rangeait soigneusement à la même place depuis plus de dix ans et qu’il ne prêtait jamais. Comme le reste de ses fournitures de bureau, d’ailleurs. Tout était gravé à son nom. C’était petit, voire mesquin, mais pour lui, c’était la base d’une conscience professionnelle. Il eut quelques pensées décousues encore, en regardant autour de lui. Des réflexions diffuses, de vagues formulations intérieures, des réminiscences. Il se demandait comment un tel endroit pouvait encore exister au début de ce nouveau millénaire, véritable musée des années soixante, le reliquat d’une époque généreuse, folle, insouciante et américanisée. Son enfance. Depuis qu’il habitait le quartier, il avait toujours vu ce fast food, vide, ce couloir glauque sponsorisé par Fanta et Pepsi, cet Indien qui essuyait ses tables, qui flottait comme un mérou dans cet aquarium. Avec cette enseigne sobre, brutale, basique et délicieuse : FAST FOOD. Il s’était souvent dit qu’un jour il s’y arrêterait, histoire de se plonger dans cette ambiance dépaysante et mélancolique d’une époque révolue, en consommant n’importe quoi, un bout de pizza, un soda. Mais ce soir, il était au comptoir et l’ambiance n’était pas celle qu’il soupçonnait en passant dans la rue. Il subissait l’éblouissement de cette saloperie de néon, le lieu n’avait pas le charme espéré et, de toutes façons, il se sentait sans émotion. Etrangement, il réalisa que ce fast food, c’était lui. C’était sa façon de vivre, immuable, régulière et sans relief. Sa façon de penser, bloquée sur des principes ou des idées passées de mode, rances. Les tables en formica, c’était son complet étriqué et usé, le vert graisseux des murs, ses cheveux maintenus depuis trente ans par la même brillantine. Et tout le reste, tout correspondait. Il avait un néon dans la tête. Avec cette lumière crue qui n’éclairait que du vide. Il regarda l’Indien, misérable créature à couleur de peau détestable. La même teinte que le bord de ses pizzas brûlées. Bernard se dit qu’il allait le délivrer lui aussi. Ce n’était plus qu’une histoire de minutes, juste le temps de s’accorder encore quelques pensées. Il revit ses ciseaux, gravés à son prénom, solidement enfoncés dans le cou trop long de sa collègue. Même en crevant, elle avait encore réussi à sortir un gargouillis de la même sonorité que sa voix aigrelette. Puis il y avait eu ce jet de sang, bref et ridicule. Par la bouche. Et elle était restée figée, là, sur sa chaise, les bras ballants et les yeux grands ouverts avec toujours cette expression stupide d’une poule qu’on aurait saignée. Bernard réalisait pleinement la portée de son geste. Il n’avait pas peur, il planait dans un état de satisfaction, de sentiment de travail accompli. Sans pour autant formuler son acte, il éprouvait malgré tout l’imminence d’un dénouement, d’un châtiment nécessaire. Mais il lui restait encore un peu de temps, personne n’aurait l’idée de le chercher ici. Avant d’en finir avec tout ce merdier, il lui fallait faire le point. Pour le moins, organiser mentalement le cheminement des évènements, l’enchaînement des circonstances, le processus, le constat, enfin, bref, le pourquoi de cette chose. Mais ça, il ne pouvait pas. Il n’y arrivait pas. Il n’y était jamais arrivé, il n’avait jamais su analyser quoi que ce soit, déclencher sa réflexion, effectuer un quelconque travail mental autre que celui de gérer la stabilité sécurisante de sa vie. Il avait toujours vécu à l’instinct, il ne réfléchissait pas, il n’en avait pas besoin. Bernard était accoudé au comptoir et il fixait sans le voir le distributeur de serviettes en papier. Il avait buté sa collègue. Il l’avait butée. Crevée. Il l’avait fait. Il avait osé. Il l’avait éteinte. Voilà. C’était le mot. Il l’avait éteinte, débranchée, pour ne plus entendre sa voix de crécelle et ses conneries incessantes. Elle lui avait pourri cinq années de sa vie professionnelle, il l’avait éteinte. Il pressentait qu’il n’aurait pas le loisir de bénéficier de son acte, de la quiétude retrouvée de son petit bureau, mais il éprouvait la fierté du sacrifice. Il s’était donné pour d’autres. Ces autres qui ne subiraient pas comme lui la stupidité corrosive et laminante de cette idiote, sa bêtise au quotidien et à tout propos, sa connerie envahissante. Puis il réalisa que ce n’était peut-être pas tout à fait ça. Ce n’était pas vraiment un sacrifice puisqu’il n’avait pas calculé son acte. Il n’avait jamais supporté sa collègue, elle lui avait scié les nerfs de sa voix acide et de ses réflexions bêtes mais il n’avait jamais eu envie de la tuer. Il l’avait fait sans penser, sans colère ni haine. C’était une sorte de dénouement logique. Elle avait sorti le commentaire de trop, il s’était levé calmement et lui avait enfoncé ses ciseaux dans la gorge. Puis il avait rangé ses dossiers, enfilé sa veste et était parti en fermant soigneusement la porte à clé. C’était quand déjà ? Vers 17h30, un peu avant. C’est ça, il s’apprêtait à finir sa journée. Donc, il l’avait déconnectée, mettons vers 17h24 ou 25. Enfin peu importe. Bernard finit son gobelet. Cette bière lui gonflait l’estomac. Il commanda un Pepsi à l’Indien qui marmonna un truc incompréhensible et lui apporta une bouteille de Fanta. Ca, c’était marrant. Du Fanta en bouteille ! Comme dans sa jeunesse. Il versa le liquide orange dans le même gobelet en trouvant naturel que l’Indien ne le lui change pas. Il le regarda avec tendresse. Misérable chose ! Sans clientèle, sans conscience de sa propre misère ! Plus que quelques minutes et ce serait fini ! Quelques minutes... Pour penser à quoi déjà ? Ah, oui. Qu’est ce qu’elle avait dit pour l’excéder au point de l’éteindre ? Bernard ne retrouvait plus le sujet. De toutes façons, en cinq ans, il avait eu droit à tout. Il avait vécu par la force des choses au même rythme que sa collègue. Il connaissait tous les détails de sa vie banale, conventionnelle, bête à en crever. Quoique dans le genre de sa propre vie à lui-même. Cette idée lui déplut mais il la chassa en se disant qu’il n’avait jamais imposé à quiconque le dérangement de conversations téléphoniques stridentes et incessantes. Et puis il y avait tout ça : le projet d’achat d’appartement, l’achat, les travaux, le choix des papiers peints, le canapé baroque payé à crédit, puis le projet de mariage, l’achat de la robe, les préparatifs, le photocopieur encombré en permanence par les faire-parts niaiseux, la liste de mariage, les plaintes en tout genre sur les commerçants mal approvisionnés et incompétents, les photos du mariage exhibées pendant des mois, le voyage de noces en troupeau. Et encore les histoires de famille, et plein de trucs pénibles, mais pénibles alors... C’était inévitable, ça devait arriver. Et tout dernièrement, ce projet d’enfanter. L’inévitable continuité dans le processus d’une vie atrocement conventionnelle... Et ces réflexions débiles à tout bout de champ, ces phrases bêtes mais bêtes sur n’importe quoi, ces idées toutes faites, ces avis sur tout, et cette voix, cette putain de voix ! C’était ça qui fusillait. Sa voix haut-perchée à la vinaigrette. Ca l’empêchait même de travailler à Bernard. Bernard. Le fonctionnaire modèle. Apprécié de tous pour sa rapidité, son efficacité, critiqué pour son silence permanent. Jamais pris en défaut mais objet de dérision pour son manque d’ambition professionnelle et son refus systématique de toute promotion. Simplement par simple terreur de changer de lieu de travail. Une carrière exemplaire foudroyée par l’arrivée d’une collègue crassement bête. L’usure journalière. Un conglomérat d’inepties, d’incompétence et de manque de réflexion. Et cette maladie de baver en permanence, d’émettre des sons pour ne rien dire. C’était ça qui le travaillait à Bernard. Il n’avait pas fait ça gratuitement mais en même temps, il ne l’avait pas réfléchi. Ca l’énervait. Il l’avait éteinte par lassitude. Non, par exaspération. Voilà ! L’exaspération. Ou sa voix. Le son de sa voix. La fréquence. Il ne savait pas. C’était comme une drogue, sa voix. Une envie auditive de déféquer. On finissait par en avoir besoin pour jouir du bonheur de ne plus l’entendre. Bernard demanda l’addition. L’Indien lui apporta un bout de papier griffonné et incompréhensible. Bernard leva les yeux vers le serveur et ne vit qu’un visage fermé, lisse, inexpressif et marron. Il posa un billet sur le comptoir. L’Indien lui apporta la monnaie avec des courbettes et un magma de paroles. Bernard rangea ses pièces dans son porte-monnaie puis se dirigea vers le fond de la pièce. Il poussa le portillon du comptoir sous le regard ahuri de l’Indien. Il attrapa l’homme au cou et serra les mains. L’Indien se débattait comme un poisson sans vouloir s’éteindre. Bernard l’acheva en le jetant sur le bord du comptoir. Il frappa le crâne plusieurs fois sur l’arrête en bakélite en murmurant : «On se tait. On se tait.»
Bernard arriva au pied de son immeuble à la tombée de la nuit. Il vit sans étonnement les cars de police et les gyrophares bleus tournoyant en silence. Les badauds montraient du doigt des tireurs d’élite postés un peu partout sur les toits. Les radios des policiers grésillaient. Il se fraya un passage dans la foule et entra chez lui.