Nuit Noire


Paris Janvier 1999


à Marc Sablayrolles,

Vers minuit, on a arrêté la Ford fumante sur le parking désert d’un hypermarché. Delago a éteint les phares et s’est étiré avec un bâillement flasque. On est descendu de la bagnole. J’ai allumé une clope. Au dessus de nos têtes, les lampadaires bavaient dans un brouillard glacé. «Pourquoi tu t’es garé là ?», je lui ai demandé. «A cause des flics. Si on reste au bord de la route, on va se faire gauler.» C’était pas con. La voiture était pourrie. En plus, on roulait au trychlo depuis deux cents bornes parce qu’on n’avait plus de quoi se payer l’essence. Le trychlo s’est Delago qui l’avait piqué dans un entrepôt. La bagnole ronflait à mort avec ça mais on devait rouler les vitres ouvertes à cause de l’odeur. Et pas fumer. Ca caillait là dedans ! On aurait dit deux vieux avec nos couvertures miteuses remontées jusqu’au cou. C’était pas tout. Les amortisseurs étaient raides depuis longtemps et dans les tournants on tanguait comme sur une coquille de baleiniers. Chaque fois les pare-chocs cognaient le bitume avec une gerbe d’étincelles. On démarrait en troisième, de préférence dans une pente et on roulait en quatrième. Pour s’arrêter, fallait anticiper. On mettait une trentaine de secondes avant l’arrêt total de la voiture. Comme on n’avait pas de ralenti, on évitait les agglomérations. Ca évitait de faire rugir le moteur pour pas caler. J’ai dit à Delago que j’allais conduire. «Je m’emmerde à droite. Y’a même pas de radio.» Je me suis mis à pisser dans un grand nuage de vapeur. J’entendais Delago qui pissait aussi de l’autre côté de la bagnole. «T’en as une de radio. Qu’est ce que tu racontes ?»
- «Ouais, mais elle marche pas !!!»
- «Mais si, y’a juste à brancher le câble...»
Tu parles, sur cette poubelle, y’avait juste à tout faire. «En plus, on a pas de haut-parleurs.»
- «Des haut-parleurs, ça se trouve...» J’ai fait quelques pas, en tirant sur le col de ma veste. Ce brouillard, ça te rentrait dedans jusqu’aux os. L’autre, il arrêtait pas de pisser les jambes écartées en regardant le ciel : «C’est marrant, c’est pleine lune mais on la voit pas». On risquait pas de la voir la lune. Avec l’édredon de nuages et de brume qu’on avait sur la tête... J’en avais marre de ces arrêts toutes les 50 bornes sous prétexte que le radiateur allait nous péter à la gueule. Delago, dès que le voyant rouge s’allumait, il disait avec sa voix molle : «Ca y est, ça chauffe...» Ca me crispait. J’avais envie de le claquer. J’ai regardé ma montre. Ca faisait même pas cinq minutes qu’on était là. «On va rester là longtemps ?» Je posais toujours la même question et Delago répondait toujours : «J’en sais rien, faut que ça refroidisse...»
- «Ouais, mais si on attend trop longtemps, ça devient humide et ça repart plus.» Il n’a pas répondu. Il bricolait sa braguette. Je sais pas comment il faisait Delago, il avait jamais l’air de s’emmerder. On aurait dit qu’il était vide. Les emmerdes, ça l’affectait pas plus que ça. Il a marmonné : «Putain, j’ai pété ma braguette.» Puis : «C’est quoi comme supermarché ici ?»
- «J’en sais rien, c’est pas Auchan ?»
- «C’est pas un Carrefour plutôt ?...» On distinguait une longue forme sombre dans le fond. C’était menaçant. Ca me rappelait un château fantôme. Ca m’a flanqué la chair de poule. Delago, il a proposé d’aller voir la marque du magasin. Mais alors, moi, ça m’emballait pas du tout. J’ai dit qu’on repartait et je me suis mis au volant. J’ai tourné la clé. La bagnole a fait une série de glou-glou puis s’est étouffée. J’allais recommencer mais Delago m’a sauté dessus : «Arrête tes conneries, tu la noies !»
- «Mais c’est pas moi qui la noie ! Elle est humide tête de con ! Je te l’avais dit, on est resté trop longtemps !» On a fixé un moment le volant sans bouger. Puis Delago a dit qu’on allait pousser. On s’est regardé. «Laisse-moi le volant, je la connais mieux.»
- «Tu te fous de moi ou quoi ? Moi aussi je la connais. Vas-y toi. Moi j’ai trop mal au dos. Je peux plus avec cette humidité.» Delago a fait «Bon...» puis il est passé derrière la voiture. Je voyais sa tête livide dans le rétroviseur. Il était vautré sur le capot arrière avec des gémissements d’effort : «La vitesse, vire la vitesse putain...» Je tirais sur le démarreur qui faisait un bruit d’âne battu. La bagnole se cabrait puis s'aplatissait avec des petits bonds. J’avais les yeux brûlés par les vapeurs de trychlo. Puis, d’un coup, le moteur s’est mis à ronronner. J’ai enclenché la troisième en hurlant à Delago de pousser plus fort. La voiture a pris de la vitesse. J’ai vu passer une lueur au dessus du pare-brise. J’ai compris que j’avais raté de peu un lampadaire. J’ai roulé sur une centaine de mètres puis j’ai viré largement sur la droite pour revenir vers Delago. Mais je l’avais paumé, j’y voyais rien. Ca faisait une purée de pois qui bouchait à un mètre des phares. Comme un immense mur blanc. C’était trop con de s’arrêter parce que la bagnole roulait bien. Elle était mûre pour 50 bornes de plus. Je me suis mis à tourner en rond en klaxonnant pour Delago. J’étais sûr qu’il était pas loin mais c’était comme chercher un grain de riz dans une casserole de lait. J’ai aperçu un chariot de supermarché dans la lueur des phares. Avec un panneau Casino dessus. Et puis, d’un coup, je vois Delago à ma fenêtre, en train de courir à côté de la bagnole en hurlant. Ca m’a foutu une trouille ! On aurait dit un fantôme. Il gueule : «Arrête de klaxonner ! T’as réveillé des chiens, on va se faire bouffer !» Moi, je continuais à faire des ronds pour pas caler. J’avais un oeil sur le brouillard pour pas me prendre un pylône et un oeil sur Delago qui en pouvait plus de courir accroché à la portière : «Arrête la bagnole putain, arrête la bagnole !» - «Je peux pas, on pourra pas repartir ! Monte de l’autre côté ! Passe par la fenêtre ! » Alors, là, le Delago, il me pique un sprint dans les nuages et il disparaît dans le brouillard devant la bagnole. Et puis plus rien. Je fais encore des ronds mais sans klaxonner. Je repasse devant le chariot. Ca devenait pénible cette histoire. Le pare-brise dégoulinait d’humidité et les essuie-glaces étaient en rade. Je forçais tellement avec les yeux que j’en voyais des étincelles. Les phares, ça faisait scintiller la brume. Tout d’un coup, il y a un grand bruit sur le côté droit de la bagnole et je vois Delago qui plonge par la fenêtre. En même temps, j’entends les chiens. « Aah ! Putain !! Y’en a un qui me bouffe la jambe ! Accélère !!! Accélère !!» Delago, il a encore le cul qui pend par la portière mais moi j’y vais, je fonce. L’autre il me hurle : «Fais gaffe !! De ton côté !!» J’ai aussi un chien qui gueule sous ma fenêtre. Je supporte pas les chiens, ça me tétanise. Je lui donne des grands coups de coude en gueulant aussi fort que lui. Y’a un lampadaire qui apparaît, je braque, je l’évite. Nuit de merde. Bagnole de merde. Je m’énerve. Je me dis : «Si on la plante, on la plante. Tans pis !» J’écrase le champignon. Je fais à peu près 100 mètres, pas un lampadaire, pas un chariot. Les chiens nous lâchent. D’un coup, une bordure. Un trottoir, je sais pas quoi, un rebord. Le capot de la bagnole se lève, on le prend en plein pare-brise. Puis il retombe. On voit la route. Je roule. On parle pas. On fait 10 bornes. Puis Delago il dit : «C’était pas Auchan ni Carrefour, c’était Casino.»