Nuit de Veille



Paris, Janvier 2002

 


à Marc Sablayrolles,


Delago a dit : «Y’a un hôtel, là», en ralentissant. On s’est penché en avant et on a regardé à travers le pare-brise trouble. Les essuie-glaces en lambeaux geignaient sous la pluie. L’hôtel n’avait d’hôtel que l’enseigne délavée et éteinte. La façade était grise et ressemblait à une maison délabrée en chantier. Nous étions à l’entrée du village, j’en avais marre de rouler et j’avais le dos en compote. Je trouvais que l’heure était raisonnable pour s’arrêter. 17 heures, c’était l’hiver, la nuit n’allait pas tarder à tomber, il pleuvait et nous n’avions qu’un phare. Nous nous sommes garés à cheval sur le trottoir, je suis descendu, sachant pertinemment que Delago était incapable de faire une quelconque démarche, ne serait-ce que demander s’il y avait une chambre de libre. J’ai regardé la façade, rien n’indiquait l’entrée de l’hôtel, il n’y avait qu’une porte de maison devant moi. J’ai frappé et j’ai rabattu le col de ma veste sur mon cou pour me protéger de la pluie. Quelques secondes plus tard, une vieille femme à l’expression désagréable a entrouvert la porte avec un air suspicieux. J’ai demandé s’il était possible d’avoir une chambre pour deux personnes. Elle m’a inspecté de la tête aux pieds, m’a répondu que l’hôtel était fermé pour travaux mais qu’elle avait des chambres à louer. Sa réponse m’a désorienté mais j’ai demandé le prix. La femme m’a jeté un regard méprisant estimant certainement que ma question faisait offense à la faveur qu’elle m’octroyait : «150, on paye d’avance». J’ai plongé la main dans ma poche sans rien trouver. J’ai fait un signe à la vieille pour la faire patienter et j’ai bondi sur la voiture. J’ai dit à Delago : «C’est 150, passe-moi la tune». Il a fouillé dans ses poches en demandant : «C’est pas trop pourri ?». J’ai pris l’argent et j’ai couru le porter à la vieille. Elle a prit la monnaie et m’a tendu une clé : «Premier étage, la 6» puis elle a disparu dans le fond d’un couloir sombre sans me laisser le temps de lui demander si on pouvait entrer et sortir de l’hôtel à notre guise. J’étais content que Delago ne l’ait pas aperçue, péteux comme il était, il l’aurait prise pour une sorcière. L’impression qu’elle m’avait donnée, d’ailleurs. J’ai remis le nez dehors, et j’ai crié à Delago de garer la bagnole et d’apporter les bagages. Il ne m’entendait pas, occupé à redresser ou à tordre un essuie-glace en passant le bras par la fenêtre. Il pleuvait fort maintenant. Je ne pouvais pas aller à la voiture de peur de laisser la porte se refermer derrière moi. J’en ai profité pour essayer la clé de la chambre sur la serrure. Elle ne correspondait pas. Je me suis dit que si on sortait, on serait obligé de déranger la vieille à une heure indue pour qu’elle nous ouvre. Ca ne m’enchantait vraiment pas. J’ai bloqué la porte avec le paillasson et je suis entré dans la bagnole : «C’est bon, on a la chambre, on peut monter les sacs.» Delago a eu un air presque scandalisé : «On prend pas un verre avant ?» Par moments, j’en avais marre de son manque de visibilité. En même temps, moi aussi, je n’avais qu’une envie, me poser après une bonne douche sur un tabouret de bar et me taper quelques bières dans un cadre dépaysant. Je n’ai pas répondu, j’ai pris les sacs, je lui ai demandé de garer la voiture et je suis revenu sur le pas de la porte : «Je t’attends !» Il a regardé devant lui, sur sa gauche, vers moi, à nouveau devant lui. Il ne percutait plus, la rue était déserte, il aurait pu garer la bagnole n’importe où mais il était vide. J’ai gueulé : «Oh la la, c’est pas vrai, merde, tu la mets en face ! T’as la place pour 10 bagnoles !!!» Ca l’a déclenché, il a fait demi-tour et s’est garé en vrac sur le trottoir d’en face, trois roues dessus et une dans le caniveau. J’ai remarqué que le capot fumait à mort sous les gouttes de pluie. On était limite de faire péter le radiateur. Avec cette poubelle roulante, on était toujours sur la corde raide. On s’arrêtait chaque fois à temps, à un poil du désastre. A croire qu’on avait la mécanique de cette bagnole dans le sang maintenant. Delago est sorti, a claqué trois ou quatre fois la portière sans réussir à la fermer correctement puis a traversé la rue en courant. Une fois dans le couloir de l’hôtel, il s’est ébroué et a regardé autour de lui avec un air inquiet : «T’es sûr que c’est un hôtel ?» Je n’ai rien dit mais je le comprenais, le couloir était tapissé de papier fleuri comme dans une vieille maison de campagne, une applique murale éclairait d’une lumière jaunâtre un cadre sale avec une photo de famille, un escalier couvert de tâches de plâtre montait vers les étages et rien, dans le décor, ne donnait l’impression d’un endroit ouvert au public. J’ai montré la clé : «Chambre 6, premier étage.» On est monté, au premier, aucune porte n’avait de numéro. Par contre aucune n’était fermée à clé. Je me voyais mal fouiner dans la baraque à la recherche de la vieille. On a choisi une chambre et on s’est installé. Delago a fermé la porte et a donné un tour de clé : «Putain ! Regarde ! Ca ferme pas !» Ca, c’était un truc qui ne me plaisait pas du tout. J’ai pris la clé et je suis allé l’essayer sur les portes des autres chambres. A chaque fois, elle tournait dans le vide. La vieille nous avait refilé une clé foireuse, volontairement ou par gâtisme. Mais je penchais plutôt pour le volontairement, la vieille je ne l’avais pas trouvée gâteuse du tout. C’était plutôt le genre harpie acariâtre perverse. Voire dangereuse. Je suis revenu dans la chambre en disant à Delago qu’on bloquerait la porte avec une chaise. Il a fait «Hum...», je sentais que je lui communiquais mes craintes et qu’il me les renvoyait converties en une peur qui n’allait pas tarder à dégénérer en grosse trouille. La piole était sinistre avec une table minuscule recouverte d’une toile cirée fleurie, une immense armoire à glace et un grand lit baroque en bois noir avec un crucifix au dessus. J’avais l’impression qu’un vieux venait de crever dans le plumard et qu’on avait refait la couche précipitamment. C’était tout à fait le style de cadre qui me faisait galoper l’imagination. Et dans le mauvais sens. Delago a lu dans mon regard : «On se barre ?»
- «T’es dingue, non ? Où tu veux qu’on aille ? Attends, on s’en est tapé des pires des pioles minables. C’est marrant ici, on se croirait chez mémé...» Justement, c’était ça qui clochait. Ca ne ressemblait toujours pas à une chambre d’hôtel. C’était trop suintant de vie intime, les lieux. Ca donnait l’impression d’envahir un endroit privé. Et cette odeur de poussière moisie, ça me faisait penser à un tunnel de château fantôme de fête foraine. Je suis allé vers le lit et j’ai ouvert les draps. Sur le côté, il y avait une petit tâche de sang séchée et un trou dans le tissu.
Delago n’a rien vu et j’ai rabattu les couvertures aussitôt en me disant que je lui laisserais la place. J’ai pris un air dégagé et j’ai déballé mes affaires : «Je vais me doucher et après, on sort.» Avant que Delago ne puisse dire quelque chose, j’ai filé dans le couloir à la recherche d’une salle de bain et, presque aussitôt, la porte de la chambre s’est refermée derrière moi avec un bruit de chaise traînée sur le sol. Delago était mort de trouille, moi, je me sentais emportée par une terreur infantile, seul dans ce couloir mal éclairé, à la décoration surannée, aux portes prêtes à s’ouvrir sur une forme hirsute, hystérique et agressive. J’ai trouvé la douche, juste en face de notre chambre. C’était une pièce trop grande pour une salle de bain, avec une baignoire écaillée dans le fond, et, à l’opposé, une cuvette livide et un lavabo fendu. Au dessus de la baignoire, il y avait un rideau en plastique sec. Un vrai décor de meurtre. Par contre, on arrivait à fermer la porte grâce à un petit verrou. J’ai fait un effort presque surhumain pour me décider à me déshabiller et à entrer dans la baignoire. J’avais le vague sentiment qu’une fois à poil, je serais encore plus une proie. Les robinets grippés ont laissé couler une eau glacée avec un bruit de sirène. J’étais sûr que la vieille m’entendait et me localisait parfaitement. Puis l’eau a viré au tiède et au chaud. J’ai pu prendre un bain, la chaleur m’a détendu, mes idées ont évolué vers un peu plus d’optimisme. Je regardais le plafond fissuré, le papier peint raccorni, en rêvassant à des gens du début du siècle, décorant avec minutie cette pièce. J’envisageais des voyageurs de toutes les époques, assis dans l’eau à la place que j’occupais maintenant. Puis j’ai eu envie de boire une bière.
Delago a mis du temps avant de débloquer la porte. J’ai retrouvé avec déplaisir l’ambiance malsaine de la chambre. Mon malaise est remonté aussitôt. Il y avait vraiment un truc dans ses murs qui puait l’angoisse. Delago a dit qu’il allait se doucher, il est parti à la salle de bains en laissant les portes ouvertes. Il n’arrêtait pas de me parler du fond de sa baignoire, il crevait de trouille, moi ça m’arrangeait de garder un contact sonore avec lui. J’ai entendu la sirène des robinets. J’ai regardé par la fenêtre, je me suis demandé si on allait trouver un bistrot dans ce bled paumé. De l’autre côté de la rue, une vieille scierie abandonnée avec sa façade grise ruisselante de pluie. Des gens vivaient ici toute l’année et cette idée m’a flanqué un cafard diffus, une envie d’être loin et au soleil. J’avais besoin de voir du monde.
Au moment de sortir, on a eu la même pensée avec Delago : on n’avait pas envie de laisser nos sacs dans une chambre qui ne fermait pas. En même temps, si on les embarquait et si la vieille montait, elle allait croire qu’on était partis. On a tout planqué sous le lit et on est descendu. J’ai dit à Delago qu’il fallait prévenir la patronne qu’on rentrerait peut-être tard mais il a fait une grimace : «C’est un hôtel, non ? On sonnera.» Je me suis dit, qu’effectivement, on verrait bien et nous sommes sortis. La pluie s’était transformée en crachin, nous avons pris la direction du centre du village.
Nous avons marché jusqu’à une petite place et Delago a fait : «Ha !» en voyant une pharmacie allumée. Sans explication, il s’est engouffré dedans et je l’ai suivi. Une odeur de suppositoire m’a sauté aux narines, une jeune femme à l’allure neurasthénique nous a demandé en murmurant ce que l’on désirait. Delago a demandé du Baume du Tigre, la pharmacienne a répondu aussitôt : «On avait, on n’a plus.» Et elle nous a regardés sans un autre mot. Delago a encore fait «Ha !», je lui ai proposé de prendre autre chose. Il a eu un mouvement de tête négatif et il est sorti. J’ai remercié et j’ai couru derrière lui : «Pourquoi tu veux du Baume du Tigre ?»
- «Je me suis niqué le dos en conduisant.»
- «Prends autre chose, une crème, je sais pas, moi, un truc pour massage.»
Je me suis retourné, la fille de la pharmacie nous regardait depuis son comptoir. Je me suis dit qu’on aurait pu lui demander où trouver un bar mais elle n’avait pas la tête à fournir ce genre d’information. La bruine était glacée. J’ai aperçu un café à l’angle de la place. Il était temps, je commençais à avoir le moral dans les godasses. On est arrivé devant l’établissement, par la vitrine j’ai vu des murs en lambris, un carrelage de mauvais gré, un bar en contreplaqué, tout était moche et disparate, il n’y avait pas un seul client. Delago a foncé dans le café et s’est ébroué comme un chien en éclaboussant autour de lui. Un femme, derrière le bar, nous a jeté un regard contrarié. Une odeur de mauvaise cuisine et d’alcool vomi flottait dans les lieux. Nous avons salué, grimpé sur deux tabourets et j’ai commandé deux bières. Delago ressentait aussi le climat de l’endroit car il parlait à voix basse comme dans une église : «Tu crois que ça fait restau ?» La patronne nous a posé brutalement deux verres devant nous et a regagné sa chaise derrière le zinc. Delago a eu le courage de reformuler sa question : «Madame, vous savez si on peut manger dans le coin ?» Sans lever la tête, l’autre a répondu : «Y’aurait bien la pizzeria mais à cette époque, elle est fermée.» Je nous sentais glisser dans une de ces soirées merdiques et désertes où il ne reste plus qu’à aller dormir. Je n’avais même plus envie de boire ma bière. Nous sommes restés là, à regarder par la vitrine la pluie tomber, à nous imbiber de cette tristesse qui flottait partout. Il faisait nuit. Dans ce bled, même la lueur des lampadaires avait un aspect glauque. Delago a murmuré : «C’est drôle, on dirait qu’il n’y a personne qui vit ici...» La patronne lui a jeté un regard en coin. J’ai fouillé dans mes poches en demandant combien on devait et je me suis levé. J’ai englouti mon reste de bière, nous sommes sortis, j’ai dit : «Merci, bonsoir» mais il n’y a pas eu de réponse.
On est revenu vers l’hôtel sans parler, avec les cols de nos blousons rabattus sur nos oreilles. La pluie tombait à l’oblique, le vent s’était levé. Au dessus des toits du village, je ressentais plus que je ne la distinguais, la masse noire de la forêt qui montait à l’assaut de la montagne. J’avais horreur de la montagne et des sous-bois humides et sombres. J’ai eu cette vague idée qu’il fallait être vraiment dingue ou n’avoir rien d’autre à faire pour venir s’enterrer dans un tel endroit.
Arrivés devant la porte de l’hôtel, nous avons soudain réalisé que le moment était venu d’affronter la vieille mais au moment où je m’apprêtais à frapper, Delago a appuyé sur la porte qui s’est ouverte. Comme des gosses, nous avons regardé le couloir mal éclairé sans oser avancer. J’ai dit que c’était sympa de la part de la patronne d’avoir pensé à nous laisser la porte ouverte mais je sentais que Delago reniflait le traquenard. Nous sommes entré. Il n’y avait pas un bruit dans l’hôtel, même pas un tintement de casserolles ou de couverts indiquant que la patronne était là. J’ai refermé derrière nous en constatant que la serrure fonctionnait bien. Maintenant, quelqu’un qui aurait voulu entrer sans clé, serait resté bloqué à l’extérieur. Donc, la porte avait été intentionnellement laissée entrebaillée. Mais, à mon avis, pas par prévenance. Ca ne cadrait pas du tout avec l’idée que je me faisais de la vieille. Nous avons monté les escaliers sur la pointe des pieds. Une fois dans la chambre, Delago a calé la porte avec la chaise. Je suis allé vérifier la fermeture de la fenêtre et j’ai découvert avec déplaisir que les volets avaient été fermés en notre absence. L’autre sorcière était entrée dans notre chambre. Ca me glaçait. Je ne l’ai pas dit à Delago. J’ai sorti rapidement nos sacs de sous le lit, j’aurais juré qu’on les avait légèrement déplacés. La présence de la vieille flottait dans la pièce. J’étais sûr qu’elle avait tout inspecté pour savoir qui on était. Pour ça, j’avais les hôtels en horreur, on ne pouvait rien planquer avec cette histoire de clés en double ou de passe. Delago m’a demandé si je n’avais pas faim. Lui, la trouille et la bouffe, c’était deux trucs bien distincts. L’atmosphère du coin le rendait mal à l’aise mais ça ne lui coupait pas l’appétit. Moi, ça me nouait les tripes. J’ai haussé les épaules en répondant qu’on n’avait qu’à dormir et qu’on partirait très tôt. J’ai poussé le couvre-lit et je me suis glissé dans les draps. C’était glacé et humide. Devant moi, je me suis aperçu dans le miroir de la grande armoire. J’étais livide, j’avais l’air d’un gamin malade dans un lit trop grand pour lui. Je regardais cette armoire immense dont la porte avait l’air entrouverte. Je voyais très bien la vieille sortir de là-dedans en pleine nuit et nous sauter dessus. Je me suis levé et j’ai ouvert le battant en grand. Delago a eu l’air étonné mais n’a rien dit. Il est venu me rejoindre dans le lit sans se déshabiller : «Tu dors habillé ?»
- «J’ai froid».
Je savais très bien qu’il envisageait une fuite et qu’il était près pour ça. J’ai trouvé cette idée prudente sans oser faire pareil. J’allais éteindre quand Delago a eu un sursaut : «Putain, y’a un trou dans le drap !» Et aussitôt, il relève les couvertures en sautant du lit, il se met à inspecter les draps et il tombe sur la tâche : «Regarde ça ! Y’a du sang ! C’est dégueulasse ! Moi, je dors pas là-dedans !» La soirée avait été merdique et je sentais que la nuit allait suivre dans la même tonalité. Je n’avais vraiment aucune envie de me lancer dans une discussion avec Delago pour le forcer à se coucher. Mais j’ai eu cette idée de génie : «On n’a qu’à prendre des draps dans une autre chambre...» Delago a fait : «Ah ouais, c’est pas con...» mais il ne bougeait pas. J’ai sauté du lit, j’ai enfilé mon pantalon et je me suis dirigé vers la porte d’un air décidé. J’ai fait sauter la chaise coincée sous la poignée et j’ai pris la direction d’une autre chambre, au fond du couloir. Delago me collait au cul comme une ombre, ce qui me rassurait un peu. Seul, je n’aurais jamais eu le courage de m’aventurer dans ce coupe-gorge. Nous avons ouvert une porte avec un maximum de précaution pour ne pas faire de bruit. Mais tout grinçait ou couinait dans ce foutu taudis. Nous sommes entrés à tâtons, il était hors de question d’attirer l’attention en allumant. Une odeur de médicament et d’église flottait dans l’obscurité. J’ai pris quelque chose de tiède en plein visage, j’ai reculé brutalement et il y a eu un bruit de chute : «Putain ! J’ai fait tomber un truc ! Allume ton briquet ! Allume !» Delago a levé une flamme tremblante dans les airs et j’ai aperçu une sorte de pied métallique sur le sol avec une bougie cassée juste à côté. J’ai ramassé tout ça en vitesse en ordonnant à Delago de prendre les draps. A la lueur du briquet, nous avons tiré les couvertures du lit, dans la pénombre j’ai cru voir une forme, mes poils se sont hérissés, devant nous, il y avait un vieux, nu, livide et verdâtre, les yeux grands ouverts, vides. Delago a émis un glapissement en lâchant son briquet et s’est rué sur la porte. Ensuite, c’est du grand flou, je nous revois traverser le couloir comme des bombes, foncer dans notre chambre et tout balancer en vrac dans nos sacs. Puis l’escalier qui n’en finissait pas de nous mener dans les profondeurs du bâtiment, la sortie introuvable et enfin la rue et la pluie battante. On ne trouvait plus la bagnole, je crois qu’on était sorti par l’arrière de l’hôtel. Et puis je l’ai repérée, presque brumeuse derrière le rideau de pluie, garée de travers sur le trottoir. Pour la première fois, Delago la fit démarrer du premier coup. Il y avait comme un sentiment d’urgence commun, même la bagnole le sentait. On a fendu le village, les phares éteints, comme si on avait fait un casse. J’avais le cœur qui me sortait par les oreilles, les yeux du vieux étaient gravés dans les miens. Nous sommes sortis du village, à la lumière du dernier réverbère, une pizzéria délabrée et le panneau de fin d’agglomération : «SAINT MAURT».